Table Of ContentA.A. Attanasio
Radix
Traduit de l’américain
par Jean-Pierre Carasso
Éditions Robert Laffont
Titre original :
RADIX
© AA. Attanasio, 1981
Traduction française :
Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1983.
ISBN 2-221-00923-1
Édition originale :
ISBN 0-688-00135-1
William Morrow & Company, Inc., New York
Dépôt légal : mars 1983.
Pour les veilleurs de jour,
à travers le temps et l’espace
L’Objet peut-être
et son Être naît
de la capacité du Rien à n’être.
Kenneth Burke
Language as symbolic Action
LES DISTORS
Nul ne se connait lui-même.
I. Ching
PRÉMICES
Aveuglé par l’éclat des phares, Sumner Kagan quitta la route d’un bond et
glissa dans l’obscurité au bas du remblai boueux. Là-haut, derrière lui, des freins
crissèrent de fureur. Avec des hurlements sauvages les Nihilos bardés de leur
cuir de rue jaillirent d’un Berceau de Mort. Ils étaient cinq, cinq hommes à la
minceur vipérine, aux yeux rougis et aux dents pointues, taillées à la lime.
— Cours, gros lard ! hurlaient-ils, cours ?
Au bas du talus, Sumner fit volte-face et se lança à travers les marécages.
Avec pour tout éclairage le reflet des phares du Berceau sur sa chemise maculée
et déchirée, il tanguait pesamment, comme une vache affolée et perdue dans
l’obscurité. Ses bras s’agitaient frénétiquement pour lui ouvrir un chemin dans
les hautes herbes. En recouvrant la vision nocturne, il distingua clairement sur
l’horizon la silhouette trapue de l’usine d’alcaloïde. Il savait que quelque part
dans le coin se trouvait un sentier de terre battue.
Dans son dos, tout près, les Nihilos faisaient siffler leurs chaînes dans les airs
et hurlaient en cognant des pierres les unes contre les autres. Un seul faux pas et
ils le mettraient en pièces… La police pourrait bien fouiller les marais pendant
des semaines, elle ne le reconstituerait jamais entièrement.
Il se rua à travers un rideau de roseaux. Ses pieds écrasèrent les tiges avant
d’éprouver le contact d’un sol dur. C’était le chemin conduisant tout droit à
l’usine d’alcaloïde. À l’ouest, la Nébuleuse de la Chèvre se levait. Il arrima
fermement son esprit à cette brillante lueur verte et continua de lever et de
baisser ses grosses jambes, mécaniquement.
Quand il atteignit le grillage qui clôturait l’usine, la distance entre les Nihilos
et lui avait diminué. Ils criblaient de poignées de gravier son dos large et rond.
Pour retrouver le trou qu’il avait ménagé dans la clôture quelques heures
auparavant, il ne lui restait que peu de temps. Il le découvrit sous le panneau
massif et maculé de boue qui proclamait : INTERDIT ! TIR À VUE !
Sumner franchit l’ouverture à plat ventre et remit, non sans mal, son corps
volumineux sur ses pieds. Il bondit sur une longue rampe métallique menant à un
large escalier qui montait vers les galeries sombres de l’usine.
C’était une faille du plan, se dit-il, d’avoir des escaliers à grimper après une
si longue course. Tout allait peut-être finir ici. Rauk ! Ses pieds et ses jambes
étaient engourdis de fatigue et son cœur bondissait jusque dans sa gorge. Il
attacha ses regards sur les ombres noires en haut des escaliers et ignora la
douleur de plus en plus forte que lui coûtait chaque pas.
À l’instant où il atteignait le sommet de l’escalier, un Nihilo l’agrippa par le
pantalon et lui arracha la poche arrière. Dans un élan spasmodique, désespéré, il
plongea en avant en se libérant d’un coup de talon. En luttant contre son propre
poids, qui le déséquilibrait, il se releva, tandis que les Nihilos mugissaient en
prenant pied sur la dernière marche.
Il se durcit contre la fatigue qui le faisait chanceler. La grande cuve était là
devant lui. Il l’apercevait en contrebas, à travers le grillage de la rampe.
Et maintenant les Nihilos arrivaient droit sur lui en fouettant de leurs chaînes
les tuyaux qui encadraient le palier. Ils croyaient l’avoir acculé dans un piège.
Seul dans une usine abandonnée. Leur imagination en était tout émoustillée,
comme prévu.
Il distingua vaguement les marques argentées sur le métal, là où se trouvait
auparavant le panneau DANGER. L’avertissement lui parvint. Il bondit. La
corde à nœuds était bien là et les brins raides brûlaient la paume grassouillette de
ses mains tandis qu’il se balançait lourdement jusqu’à l’autre bord. Il y eut deux
hurlements stridents derrière lui, suivis du bruit de deux corps tombant dans un
liquide.
Il attacha promptement la corde à la rambarde et, en se démenant pesamment
dans l’obscurité, il retrouva le large tuyau par lequel il allait retourner de l’autre
côté. Il le suivit en titubant, se rapprochant ainsi de la rampe où trois Nihilos
inquiets fouillaient du regard les ténèbres devant eux, à leurs pieds. La lance
d’incendie se trouvait toujours là où il l’avait laissée. Il l’avait essayée ce matin.
L’un des Nihilos criait dans l’obscurité :
— On va te débusquer, le gros ! On va te saigner !
— Oh, écrase, tête de nœud, dit Sumner juste assez fort pour être entendu.
Il avait déjà ouvert le robinet et quand les trois visages noirs de fureur se
tournèrent vers lui, il n’eut plus qu’à actionner la valve. Le choc faucha les
jambes des Nihilos qui roulèrent comme des bûches avant de basculer dans le
vide. Leur plainte se perdit dans le chuintement et le grondement de l’eau entrant
en contact avec l’acide.
En se laissant tomber, épuisé, sur la lance d’incendie flasque, Sumner prêta
une oreille attentive au chuintement qui continuait. Sa respiration était à l’étroit
dans sa gorge et la course lui avait mis des crampes dans les muscles des jambes.
Il ne reprit haleine qu’un bref instant avant de tirer une bombe à peinture de sa
cachette, à côté de la lance. D’une main mal assurée, il bomba sur l’un des
tuyaux au-dessus de sa tête : SUCRERAT.
Sumner ne s’arrêta pour se reposer que lorsqu’il eut regagné sa voiture garée
derrière l’usine. C’était une automobile électrique ordinaire, vert bouteille, avec
l’arrière coupé à angle droit, trois petits pneus pleins et deux sièges-baquet. Il
l’aimait plus que tout au monde. C’était son chez lui, plus sûr et plus confortable
que la maison aux murs tendus de tapis qu’il partageait avec sa mère.
Il s’effondra contre la voiture et posa sa tête et ses bras contre le métal froid
du toit. Quand il eut retrouvé son souffle, il ouvrit la portière et se laissa tomber
sur le siège du chauffeur, la nuque calée contre l’appuie-tête, une main tapotant
le volant de bois, l’autre plongeant dans un carton contenant un gâteau rassis. Il
enfourna un morceau dans sa bouche et, quoique sèche et poudreuse, la pâte
brisée avait conservé une trace de saveur qui se répandit sur sa langue. Il ferma
les yeux pour mieux s’en délecter. Il n’avait pas mangé depuis deux jours. Il lui
avait fallu régler cette affaire avec les Nihilos et tant qu’il pensait à tuer, il était
incapable de manger. Mais maintenant, c’était terminé. Le moment était venu
d’effectuer la Tournée. Son estomac émit un gargouillis de plaisir anticipé.
Il se fourra une autre poignée de gâteau dans la bouche tout en glissant la
fiche dans la fente de contact. Un sentiment de bien-être montait en lui tandis
qu’il embrayait, passait une vitesse et roulait à travers les herbes folles.
Sumner et sa voiture se ressemblaient beaucoup. Tous deux étaient massifs,
trapus et plutôt sales. Dans les coins, des monticules de miettes de gâteau
s’effondraient sur des taches de bière et de sauce, des débris de pâtisserie. Des
lambeaux de papier d’emballage, des paquets de biscuits vides et écrasés, une
chaussette hors d’usage et de nombreuses capsules de bière jonchaient le sol
autour des sièges. Et sur le tableau de bord, au-dessous de l’Œil de Lami – le
talisman que Jeanlu, la sorcière voor, lui avait donné pour le protéger de ses
ennemis –, étaient inscrits ces mots : NÉ À L’EFFROI. Leur ambiguïté lui
plaisait. La goinfrerie mise part, son culte le plus fervent était celui de l’effroi.
L’angoisse le rongeait en permanence. Et quoiqu’il haït cette saveur brûlante
au fond de sa gorge, il l’acceptait comme une des bassesses inévitables de la vie.
C’est pourquoi il mangeait, comme si la terreur pouvait être refoulée au plus
profond de son estomac, broyée et digérée.
Pourtant son obsession réelle n’était pas la peur qu’il ressentait, mais celle
qu’il voulait susciter. Il voulait être le Ténébreux légendaire – la magie
transparaissant sous sa laideur et l’illuminant. Indifférent à la solitude, profond
et calme face à la violence, il voulait que chacun sût qu’il était dangereux.
Le hic, c’était que nul n’avait jamais été témoin de ses ruses audacieuses. Il
était le Sucrerat. Et personne ne le savait.
Au cours des six dernières années, le Sucrerat avait atteint une notoriété qui
confinait au mythe. D’abord, il s’était attaqué aux bandes de voyous qui
l’avaient humilié ou maltraité, et les avait piégés et détruits pour son propre
plaisir, sans songer le moins du monde aux répercussions de ses actes. Mais ces
quelques meurtres qu’il avait commis au début avaient entraîné un tel
déséquilibre de puissance parmi les nombreuses bandes de McClure que la
guerre des rues avait atteint une apogée de fureur. Les gangs rivaux s’étaient
affrontés pour élargir les vides que le Sucrerat avait laissés dans les rangs des
uns et des autres. Des bombes incendiaires avaient explosé au domicile des
chefs. Dans les trains de banlieue, le sang coulait. Après chaque vendetta du
Sucrerat, il devint inévitable qu’on s’affronte au corps à corps sur les marchés et
dans les échoppes.
Sumner prospéra sur ce pouvoir. Il se mit à tuer plus fréquemment, pour une
insulte ou pour un regard auquel il n’aurait pas prêté attention autrefois. Il était
devenu quelqu’un d’important. Il avait découvert un moyen d’ébranler le monde.
Bien sûr, il y avait le danger très réel que l’un de ses pièges se referme sur lui,
mais le risque d’être mis en pièces par une bande n’était rien à côté de l’horreur
de lui-même qu’il éprouvait quand il était seul et qu’il s’ennuyait. Seuls la peur
et un peu de chance lui avaient permis de rester en vie si longtemps.
Mais maintenant, la police voulait le Sucrerat et cela, c’était autre chose. Elle
savait qu’il était derrière les explosions de violence qui secouaient la ville. Elle
le voulait à n’importe quel prix mais elle ne trouvait personne pour la renseigner,
ni informateur ni témoin. Elle n’avait pas l’ombre d’un début de piste. Nul ne
connaissait le Sucrerat.
Voilà pourquoi Sumner avait besoin de la Tournée : pour revivre ce qu’il
avait fait autrefois, pour savoir ce qu’il était devenu.
Il s’engagea sur une route boueuse striée d’ornières qui se transforma bientôt
en une chaussée plane conduisant hors de la zone industrielle. Quelques instants
plus tard, Sumner parvenait aux abords de McClure, sa ville. Il gara la voiture
dans un champ boueux, au milieu d’une armada de camions, et entra au Couteau
Courbe. Sans prêter attention aux regards fixes des chauffeurs de poids lourds au
mufle renfrogné, il s’introduisit dans une cabine téléphonique et composa le