Table Of ContentÉpiMÉThÉC
GEORGES LANTER1-LAURA
PHÉNOMÉNOLOGIE
DE
LA SUBJECTIVITÉ
PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE
NUNC COGNOSCO EX PARTE
TRENT UNIVERSITY
LIBRARY
PHÉNOMÉNOLOGIE
DE LA SUBJECTIVITÉ
DU MÊME AUTEUR
Fa psychiatrie phénoménologique. Fondements philosophiques, Paris, Presses Universi¬
taires de France, 1963.
Les apports de la linguistique à la psychiatrie contemporaine, Paris, Masson, 1966.
ÉpiMÉThÉE
Essais philosophique s
Collection dirigée par Jean Hyppolite
PHÉNOMÉNOLOGIE
DE LA
SUBJECTIVITÉ
par
GEORGES LANTERI-LAURA
Chargé d’enseignement à la Faculté des Lettres
et Sciences humaines de Strasbourg
Médecin des Hôpitaux psychiatriques
PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE
108, Boulevard Saint-Germain, Paris
1968
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,
Pour Marie-Madeleine
,
et nos enfants
Béatrice, Jean et Florence.
DÉPÔT LÉGAL
lre édition.2e trimestre 1968
TOUS DROITS
de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays
© 1968, Presses Universitaires de France
Chapitre Premier
LA SUBJECTIVITÉ
COMME PROBLÈME TRANSCENDANTAL
i. Subjectivité et phénoménologie
I. — Toute interrogation sur la subjectivité fait apparaître
d’elle-même l’importance des doutes qu’elle motive et l’on ne saurait
demander quel sens lui appartient en propre, sans voir du même
coup s’énoncer de nouveaux problèmes et s’étendre le champ des
incertitudes. Il semble ne s’agir d’abord que de la subjectivité du pen¬
seur qui médite, car la question ne reste une question grave que
dans la mesure où elle concerne bien l’expérience de celui qui la
formule et pour autant qu’elle ne se dégrade pas en infructueuse
querelle de sophistes; l’entreprise ne demeure digne d’effort que si
elle vise bien à élucider la signification de cette vie subjective que le
philosophe éprouve comme sienne, et non quelque être de raison qui
usurperait sa place. Cependant, dès qu’on commence à élaborer l’étude
de sa propre subjectivité, le but des recherches cesse de se définir
avec autant d’évidence et l’on essaye alors de savoir si la difficulté
véritable, qui anime tout l’effort d’élucidation, porte sur sa subjec¬
tivité avec ses aspects concrets ou sur l’essence même de la subjec¬
tivité, dont sa propre vie subjective offrirait seulement un exemple,
et c’est pourquoi, tout en maintenant l’obligation d’aboutir à une
connaissance de l’expérience vécue subjective, l’on ne sait plus s’il
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faut s’attacher à en décrire les détails ou tenter d’en dévoiler le sens.
L’on se trouve amené du même coup à examiner si ce problème ne
touche pas aussi, ou même principalement, à la subjectivité des
autres hommes, dans la mesure où cette dernière réfléchit sur sa
propre subjectivité, et l’on ne peut plus déterminer alors si l’essentiel
de la question tient à cette vie subjective particulière, où le chercheur
croit rencontrer une évidence absolue, ou bien à cette subjectivité
qui paraît appartenir à tous les autres hommes autant qu’à soi-même,
et qui ferait l’objet d’une étude empruntant son importance à cette
communauté, ou enfin à une essence de la subjectivité dont il faudrait
éclaircir comment elle s’incarne dans sa propre existence et dans
celle des autres. Il suffit donc de développer cette simple interrogation
à partir de sa vie subjective, pour aboutir à un faisceau d’incerti¬
tudes : la question primitive garde sa gravité originelle, mais on ne
sait plus si elle subsiste à titre d’interrogation fondamentale ou si
elle ne peut se résoudre qu’après l’élucidation d’un problème plus
primitif. On n’a donc pas changé de problème en cours de route,
comme si l’on avait voulu aller d’une question à l’autre sans recher¬
cher d’issue, mais tout en maintenant la question qui se posait au
début de l’étude, l’on s’est trouvé conduit à ne plus savoir si elle
pouvait être traitée pour elle-même, par une réflexion directe qui
l’envisage comme source des connaissances, ou si l’on devait cher¬
cher dans d’autres élucidations le fondement primordial d’une exacte
et fidèle interprétation de la vie subjective.
Un point peut, malgré tout, sembler acquis sans réserve, car il
paraît bien établi, au cours de tous les doutes précédents, que la
question de la subjectivité — qu’elle s’adresse immédiatement à une
vie subjective déterminée, qu’elle désigne un terme peut-être commun
à moi-même et aux autres, ou qu’elle touche à une essence possible
de la subjectivité — indique nettement le problème précis de savoir
quel est son sens; or, une telle assurance ne saurait s’affermir, l’on
doit se demander ce que l’on peut entendre par là et en quelle accep-
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tion la subjectivité fait problème. Il ne s’agit pas de prétendre qu’on
doive définir à sa guise une certaine notion de la subjectivité, pour
examiner ensuite si elle correspond ou non à l’expérience vécue,
car une telle méthode revient à remplacer les interrogations authen¬
tiques par des jeux de mots; l’on doit, tout au contraire, reconnaître
qu’en partant de l’expérience vécue subjective, l’on ne peut décider,
sans arbitraire, en quelle acception le problème se pose : en restant
fidèle à la simple vie subjective, et sans chercher à y introduire des
préoccupations étrangères, un problème se manifeste bien, mais il ne
suffit pas à décider si la question concerne la subjectivité en tant que
vie personnelle de l’homme qui s’interroge, ou en tant que sujet
pensant, réel mais distinct de son incarnation; l’on ne peut, en
réfléchissant sur sa vie subjective, éviter de se demander si la question
fondamentale à poser est de comprendre la vie subjective et l’activité
du sujet pensant à partir de l’existence humaine concrète, ou, au
contraire, d’examiner comment l’existence humaine peut appartenir
à ce sujet pensant qui s’interroge sur elle et sur lui-même; et, à un
tel point de l’étude, l’on ne saurait écarter l’une ou l’autre vue, avec
le blâme d’être une base empirique ou une fiction arbitraire, car à
un tel niveau la vie humaine personnelle semble s’apparaître comme
sujet pensant, sans qu’un terme se donne alors comme préférable
à l’autre. L’on voit ainsi que cette problématique de la subjectivité,
tout en maintenant l’urgence de sa question, ne peut plus ni dire
quelle subjectivité est en cause, ni préciser en quel sens elle s’inter¬
roge sur elle.
Pas plus que l’objet de ce problème, sa nature ne se définit sans
ambiguïté, car il se formule à la fois et indissolublement comme
une question naïve et comme une interrogation philosophique, sans
qu’on puisse voir valablement dans la première la base de la seconde,
ni dans l’une le perfectionnement de l’autre. La question se montre
certes comme naïve, non seulement parce qu’en fait elle se trouve
parfois posée, au moins superficiellement, par des personnes dépour-
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vues d’une instruction approfondie, mais surtout parce qu’en droit
elle n’exige rien de plus, pour se formuler, que l’expérience de la
vie subjective courante : il suffit que cette vie existe, pour que, sans
nulle préoccupation qui la dépasse, s’exprime la question de son
sens. Le problème, cependant, ne peut s’énoncer sans devenir du
même coup un problème philosophique, car il ne peut se manifester
sans déployer toutes ses apories. Il ne s’agit pas de remarquer seu¬
lement qu’en développant la question, on lui ôte sa naïveté et qu’on
l’engage dans les voies de la tradition spéculative, car la question
est à la fois naïve et philosophique dès son origine : ce n’est point
un hasard si l’homme est cet être du monde qui ne saurait s’interroger
sur lui-même sans instaurer, de ce seul fait, le début d’une question
métaphysique, et la question du sens de la subjectivité ne reste pas
naïve quand elle se borne à la question de la vie subjective humaine
et ne devient pas philosophique lorsqu’elle porte sur le sujet pensant,
car il n’y a de problème du sujet pensant que dans une expérience de
la vie subjective, et l’interrogation sur le sens de la vie subjective
ne peut prendre toute sa signification que comme interrogation
métaphysique. Le degré de culture du chercheur ne se trouve nulle¬
ment en cause, car il ne s’agit point d’enchaîner des subtilités mais
de parvenir à des évidences. La question se montre donc à la fois
et en même temps comme naïve et philosophique, car elle ne peut
se formuler sans apparaître comme exigence d’une solution indubi¬
table, c’est-à-dire qu’elle ne saurait s’énoncer de façon naïve mais
authentique sans se présenter comme question métaphysique, et car
elle ne peut garder sa signification et sa gravité sans se rapporter à
cette expérience vécue à qui appartient le sujet pensant au même
titre que l’homme concret, c’est-à-dire qu’elle ne saurait demeurer
métaphysique mais véritable, sans rester une question naïve. Il faut
donc bien reconnaître que sa naïveté ne se montre pas comme une
imperfection, et qu’elle ne change pas en devenant philosophique
car son aspect naïf et son aspect métaphysique jouent réciproque-