Table Of ContentNotions
d'esthétique
Choix de textes, notes et dossier réalisés par
Mériam Korichi
@
8 Lecture d'image par
1
Christian Hubert-Rodier
Sommaire
Notions d'esthétique
Table des textes choisis
Dossier
Du tableau aux textes
Analyse d9Anthropornétried e Iepoque bleue
(ANT 82) d'Yves Klein ( 1960) 149
Les textes en perspective
Les rnots des textes 173
L9esthBtiqued ans I'histoire des idees 195
Trois questions posees aux textes 209
Mkriam Korichi est agrCgCe de phi-
losophle. En 2003, elle soutlent une Groupement de textes 228
these sur Spinoza et fait, en 2005, I'bdi- Prolongernents 248
tion commentee des lettres du philo-
sophe avec Blyenbergh (Lettres sur le mal,
Folioplus philosophie no 80). En 2007,
elle rbdige pour La bibliotheque Gallimard
un ouvrage sur le theme Penser I'histoire.
Christian Hubert-Rodier est ancien
eleve de I'École normale superieure de la
rue d'Ulm et agr6g4 de philosophie. II
a vecu six ans A Venise et se partage
actuellement entre I'enseif nement de la
philosophie A Saint-Cyr-1' cole, la pein-
ture, et des recherches sur les probl&mas
de la couleur.
O l!dirions Gallimard, 2007, pour les notes,
la lecture d'image et le dossier.
z O 5. O 3 m 40'. m t-b S CD. 5. -a C CD
1
/
PlATON (428-347 av. J.-C.)
1
Hippias majeur (avant 389 av. ].-C.)
1
(trad. Alfred Croiset. Te1 no 187)
SOCRATE: [...] Récemment, en effet, dans une discussion
OCI je blAmais la laideur et vantais la beaute de certaines
choses, /e me suis trouve embarrasse par mon interlocu-
teur. II me demandait, non sans ironie: ~Commenfta is-tu,
Socrate, pour savoir ce qui est beau et ce qui est laid?
Voyons: peux-tu me dire ce qu'est la beaute?» Et moi,
faute d'esprit, je restai court sans pouvoir lui donner une
réponse satisfaisante. Apres I'entretien, fort irrite contre
moi-meme, je me fis des reproches amers, bien dkcide, des
que je rencontrerais quelque habile homme d'entre vous, ti
I'ecouter, A m'instruire, i creuser la question, et A retour-
ner vers mon adversaire pour reprendre le combat. Aujour-
d'hui, je le reptite, tu arrives A propos. ~x~li~ue-mdoonci
ce qu'est la beaute et tache de me repondre avec la der-
nitire prbcislon, pour que je ne sois pas expose A une nou-
velle defaite qui me rendrait ridicule. II est evident que tu
connais le sujet A merveille et que c'est lA un simple detail
parmi les problbmes que tu possedes A fond l.
HIPPIAS: Mince problbme, Socrate; un problbme insigni-
fiant, si j'ose le dire.
1. Hippias, l'interlocuteur de Socrate dans ce dialogue, est un
sophiste, c'est-idire un maitre prétendant i un savoir encyclopé-
dique (le mot a sophiste e vient du grec sophistés, qui renvoie i sophos :
a sage m). Aux yeux de Socrate et de Platon, le sophiste est un profes-
sionnel de la parole, un * faiseur de discours e, habile voire virtuose
dans le maniement des arguments, mais foncierement dénué du
souci de la vérité et ignorant de l'essence des choses.
1
-
8 Notions d'esthétique Platon Hippias majeur
SOCRATE: 11 me sera d'autant plus facile de m'en instruire SOCRATE: Et ces choses sont réelles, sans quoi elles n'au-
et d'etre désormais assuré contre un adversaire. raient point d'effet ?
HIPPIAS: Contre tous les adversaires, Socrate; ou ma HIPPIAS: Elles sont réelles, tres certainement.
science serait bien misérable et bien vulgaire. SOCRATE: Et les belles choses, ne sont-elles pas belles
SOCRATE: Voila de bonnes paroles, Hippias, s'il est vrai aussi par I'effet de la beauté ?
que rnon ennemi soit vaincu d'avance. Vois-tu quelque HIPPIAS: Oui, par la beauté.
empechement a ce que je fasse son personnage, présentant SOCRATE: Qui est une chose réelle ?
des objections a tes réponses, de maniere h me faire parfai- HIPPIAS : Tres réelle. Quelle dificulte ?
tement préparer par toi ? Car j'ai quelque habitude de pré- SOCRATE: Alors, demandera notre homme, dis-mol, 6
senter des objections. Si tu n'y vois pas d'inconvénient, étranger, ce qu'est cette beauté.
j'aimerais a t'en proposer moi-meme, afin de comprendre HIPPIAS: Le questionneur, a ce qu'il me semble, me
plus a fond. demande quelle chose est belle?
HIPPIAS: Propose donc. Aussi bien, le probleme est simple, SOCRATE: Je ne crois pas, Hippias; mais plut6t ce qu'est le
je le répete, et je pourrais t'enseigner a répondre sur des beau.
sujets beaucoup plus dificiles, de maniere a défier tous les HIPPIAS : 0U est la différence ?
contradicteurs. SOCRATE: TU n'en vois aucune ?
SOCRATE : Dieux ! quelles bonnes paroles ! Puisque tu le HIPPIAS : Pas la moindre.
permets, je vais donc entrer de rnon mieux dans le r6le de SOCRATE: Je suis bien sur que tu en sais plus long que tu ne
rnon adversaire pour te poser des questions. Car, si tu lui veux bien le dire. Quoi qu'il en soit, rnon cher, réfléchis : il ne
récitais le discours dont tu m'as parlé, sur les belles occu- te demande pas quelle chose est belle, mais ce qu'est le beau.
pations, apres t'avoir écouté, la lecture finie, il ne manque- HIPPIAS: C'est compris, rnon cher; je vais lui dire ce qu'est
rait pas de t'interroger avant tout sur la beauté elle-meme, le beau, et il ne me réfutera pas. Ce qui est beau, Socrate,
suivant son habitude, et il dirait: « Étranger d'Élis l, n'est-ce sache-le bien, a parler en toute vérité, c'est une belle vierge.
pas par la justice que les justes sont justes ?»R éponds-rnoi SOCRATE: Par le chien, Hippias, voilh une belle et brillante
donc, Hippias, en supposant que c'est lui qui t'interroge. réponse. Ainsi donc, si je lui fais cette meme réponse, j'au-
HIPPIAS: Je répondrais que c'est par la justice. rai répondu correctement h la question posee et je n'aurai
SOCRATE: La justice est donc une chose réelle? pas a craindre d'etre réfuté ?
HIPPIAS : Sans doute. HIPPIAS: Comment le serais-tu, Socrate, si ton avis est
SOCRATE: Donc aussi c'est par la science que les savants celui de tout le monde et si tes auditeurs attestent tous que
sont savants et par le bien que tous les biens sont des tu as raison ?
biens ? SOCRATE: Admettons qu'ils I'affirment. Mais permets, Hip-
HIPPIAS : Évidemment. pias, que je reprenne pour rnon compte ce que tu viens de
dire. II va me poser la question suivante: ~Réponds-moi,
Socrate; si toutes les choses que tu qualifies de belles le
1. Ville située au nord-ouest du Péloponnese. sont en effet, n'est-ce pas qu'il existe une beauté en soi qui
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12 Notions d'esthétique Platon Hippias majeur
Y
!
ment laide ou belle?)) - Je serai forcé d'en convenir. A pieds, ni ses mains, comme il I'aurait dC pour leur donner
cela, mon cher, que me conseilles-tu de répliquer? plus de beauté, mais qu'il les a faits en ivoire: évidemment
HIPPIAS: Ce que nous venons de dire: que la race des il a péché par ignorance, faute de savoir que I'or embellit
hommes, en comparaison de celle des dieux, ne soit pas tous les objets auxquels on I'applique. A cene objection,
belle, c'est ce qu'il a raison d'affirmer. Hippias, que repondrons-nous ?
SOCRATE: II va me dire alors: ((Si je t'avais demande tout HIPPIAS: La reponse est facile: Phidias, dirons-nous, a bien
d'abord, Socrate, quelle chose est lndifferemment belle ou hit; car I'ivoire, ti mon avis, est une belle chose.
laide, la réponse que tu viens de me faire serait juste. Mais SOCRATE: « Mais alors, dira-t-il, pourquoi Phidias, au lieu
le beau en soi, ce qui pare toute chose et la fait apparaitre de faire en ivoire I'intervalle des deux yeux, I'a-t-il fait en
comme belle en lui communiquant son propre caractere, marbre, un marbre d'ailleurs presque pareil A I'ivoire ? Le
))
crois-tu toujours que ce soit une jeune fille, une cavale ou beau marbre possede-t-il donc aussi la beaute? Devons-
une lyre ? » nous en convenir, Hippias?
HIPPIAS: Eh bien! Socrate, si c'est la ce qu'il cherche, rien HIPPIAS: Oui certes, quand il est employe A propos.
n'est plus facile que de lui répondre. II veut savoir ce qu'est SOCRATE: Sinon, il est laid? Dois-je aussi reconnaitre ce
cette beauté qui pare toutes choses et les rend belles en s'y point ?
ajoutant. Ton homme est un sot qui ne s'y connait nulle-. HIPPIAS: Oui: hors de propos, il est laid.
ment en fait de belles choses. Reponds-lui que cette beaute SQCRATE: ((Ainsi, I'ivoire et I'or, me dira-t-il, tres savant
sur laquelle il t'lnterroge, c'est I'or, et rlen d'autre; 11 sera Socrate, embellissent les choses quand 11s y sont appliques A
réduit au silence, et n'essaiera meme pas de te refuter. Car propos, et les enlaidissent dans le cas contraire, n'est-il pas
nous savons tous qu'un objet, m6me laid naturellement, si vrai ? Faut-il repousser cette distinction ou reconnaitre
I'or s'y ajoute, en re~oiutn e parure qui I'embellit qu'elle est juste ?
SOCRATE: TU ne connais pas mon homme, Hippias ; tu ne HIPPIAS: Elle est juste, et nous dirons que ce qui fait la
sais pas comme il est chicanier et difficile a satisfaire. beauté de chaque chose, c'est la convenance.
HIPPIAS : Qu'importe son humeur, Socrate ? Mis en face de SOCRATE: ((Leque1 est le plus convenable, me dira-t-il,
la vérité, il faudra qu'il I'accepte, ou bien on se moquera de pour notre marmite de tout a I'heure, la belle, quand on y
Iui. fait bouillir de beaux Iegumes: une cuiller d'or ou une
SOCRATE: Bien loin d'accepter ma réponse, il me plaisan- cuiller en bois de figuier ?
tera et me dira: (( Pauvre aveugle, prends-tu Phidias pour un HIPPIAS: Par Héracles, Socrate, que1 homme! Tu ne veux
mauvais sculpteur? Je lui dirai que je n'en fais rien. pas me dire son nom ?
HIPPIAS : TU auras raison, Socrate. SOCRATE: TU n'en saurais pas davantage si je te le disais.
SOCRATE: Sans doute, Mais quand je lui aurai declare que HIPPIAS: Ce que je sais, en tout cas, c'est qu'il manque
je considere Phidias comme un grand artiste, il poursuivra: absolument d'éducation.
(( Phidias, a ton avis, ignorait-il I'espece de beauté dont tu SOCRATE: II est insupportable, Hippias! Quoi qu'il en soit,
parles ? - (( Pourquoi cela?» - C'est qu'il n'a fait en or qu'allons-nous lui dire? Des deux cuillers, laquelle est la
ni les yeux de son Athéna, ni le reste de son visage, ni ses plus convenable aux légumes et a la marmite ? N'est-ce pas
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14 Notions d'esthCtique Platon Hippias majeur 15
celle qui est en bois de figuier? Elle donne a la purée un sans intéret. Et quand, éclairé par vos conseils, je dis
parfum agréable, et en outre, avec elle, on ne risque pas de comme vous que ce qu'un homme peut faire de mieux,
briser la rnarmite, de répandre la purée. d'éteindre le feu, c'est de se mettre en état de porter devant des juges ou
et de priver les convives d'un plat appétissant; avec la dans toute autre assemblée un discours bien hit et d'en
cuiller d'or, on s'expose a tous ces dangers, de sorte que tirer un résultat utile, alors je me vois en butte aux pires
selon rnoi, c'est la cuiller de bois qui convient le mieux: as- injures de la part de ceux qui m'entourent et en particulier
tu quelque objection ? de cet homme qui ne cesse de disputer avec moi et de me
HIPPIAS: Elle convient certainement mieux. Mais, moi, je réfuter. C'est un homme, en effet, qui est mon plus proche
ne serais pas d'humeur a m'entretenir avec un homme qui parent et qui habite ma maison. Des que je rentre chez moi
pose des questions pareilles. et qu'il m'entend parler de la sorte, il me demande si je n'ai
pas honte de disserter sur la beauté des différentes manibres
de vivre, moi qui me laisse si manifestement convaincre
d'ignorance sur la nature de cette beauté dont je diserte.
HIPPIAS : Mais réellement, Socrate, que penses-tu de toute Et cet homme me dit: ((Comment pourras-tu juger si un
cette discussion ? je répbte ce que je te disais tout a I'heure:
discours est bien ou mal hit, et de meme pour le reste,
ce sont ia des épluchures et des rognures de discours mis
lorsque tu ignores en quoi consiste la beauté? Crois-tu que
en miettes. Ce qui est beau ce qui est précieux, c'est de la vie, dans cet état d'ignorance, vaille mieux que la more?»
savoir, avec art et beauté, produire devant les tribunaux, II m'est arrivé, je le répbte, de recevoir a la fois vos insultes
devant le Conseil, devant toute magistrature a qui I'on a
et les siennes ; mais peut-&re est-il nécessaire que j'endure
affaire, un discours capable de persuasion, et d'emporter en ces reproches: il n'y aurait rien de surprenant en effet a ce
se retirant non un prix médiocre, mais le plus grand de qu'ils me fussent utiles. En tout cas, Hippias, il est un profit
tous, son propre salut, celui de sa fortune et de ses amis. que je crois avoir tiré de mon entretien avec vous deux:
Voila I'objet qui mérite notre application, au lieu de ces c'est de mieux comprendre le proverbe qui dit que «le
menues chicanes que tu devrais abandonner, si tu ne veux beau est diñicile ».
pas &re traité d'imbécile pour ta persévérance dans le
bavardage et les balivernes.
SOCRATE: Mon cher Hippias, tu es un homme heureux. Tu
sais les occupations qui conviennent a un homme, et tu les
pratiques excellemment, dis-tu. Pour moi, victime de je ne
sais quelle malédiction divine, semble-t-il, j'erre qa et la
dans une perpétuelle incertitude, et quand je vous rends
témoins, vous les savants, de mes perplexités, je n'ai pas
plus t6t fini de vous les exposer que vos discours me cou-
vrent d'insultes. Vous dites, comme tu viens de le faire, que
les questions dont je m'occupe sont absurdes, mesquines,
Phedre
le célébrions dans I'intégrité de notre nature, h I'abri de
tous les maux qui nous attendaient dans I'avenir. Intégritb,
1
PLATON (428-347 av. J.-C.) simplicité, immobilité, félicitb, bclataient dans les apparitions
1
que nous étions admis, en initiés, contempler au sein
Phedre (v. 370 av. J.-C.)
d'une pure lumiere, purs nous-rnernes, et exempts de la
(trad. Paul Vicaire, dans Euvres completes, tome IV, Les marque imprimée par ce tombeau que, sous le nom de
Belles Lettres, 1949)
corps, nous portons avec nous, attachés h lui comme
..
I'huitre a sa coquille.
«Le souvenir mérite sans doute cet hommage. Mais en
((Comme je I'ai dit, toute ame d'homme, par nature, a
nous donnant le regret de ce passé, il nous a fait parler trop
contemplé I'6tre véritable; autrement elle ne serait pas
longtemps. Revenons a la Beautb: comme nous I'avons dit,
venue dans cette créature vivante. Mais se ressouvenir des
elle resplendissait au milieu de ces visions; et c'est elle
choses de ce monde-la a partir des choses de celui-ci n'est
encore, apres notre retour ici-bas, que nous saisissons par
point facile pour toute ame, ni pour toutes celles qui ont
le plus clair de nos sens, brillant elle-rnerne de la plus intense
seulement entrevu les choses de la-bas, ni pour celles qui,
clarté. La vue, en effet, est la plus aigue des perceptions qui
apres leur chute en ce lieu-ci, ont eu le malheur de se lais-
nous viennent par I'entremise du corps, rnais elle n'attelnt
ser entrainer a I'injustice par certaines fréquentations, et
pas la pensée pure. Celle-ci susciterait d'incroyables amours,
d'oublier ainsi les visions sacrées qu'elles avaient alors si elle donnait d'elle-m6me une image aussi claire que celle
contemplées. II n'en reste donc qu'un petit nombre qui de la Beauté, et qui touchst la vue - et il en serait de
conservent assez bien le don du souvenir. Celles-ci, quand meme de tous les objets dignes de notre amour. Or la
elles aper~oiventu ne imitation des choses de la-bas, sont Beauté a le privilege d'etre ce qu'il y a de plus bclatant au
hors d'elles-memes et ne se possedent plus. Mais elles ne regard et de plus digne d'etre aim4.
comprennent pas la nature de ce qu'elles éprouvent, faut « Sans doute I'homme dont I'initiation n'est pas récente,
d'en avoir une perception assez distincte. ou bien qui s'est laissé corrompre, ne s'élance point rapide-
((En fait, la Justice, la Sagesse, tout ce qui est I'honneur ment de ce lieu-ci vers la-bas, vers la Beauté en soi, quand
des ames, ne présentent aucun éclat dans leurs images d'ici- sur terre il contemple ce qui en porte le nom: aussi, loin
bas ; c'est tout juste si la faiblesse des organes humains per- d'blever son regard avec respect dans cette direction, il
met a quelques gens, en s'adressant aux représentatlons de s'adonne au plaisir, et comme une bete se met en devoir de
ces objets, d'apercevoir les traits généraux du modele saillir, de répandre sa semence et, dans I'blan de sa frénb-
représenté. La Beauté, elle, était visible dans toute sa sie, ne craint ni ne rougit de poursuivre un plaisir contre
splendeur, en ce temps ou, melés a un choeur bienheureux nature. Par contre, celui qui vient d'etre initié, celui qui
- nous a la suite de Zeus, d'autres a la suite d'un autre s'est empli les yeux des visions de jadis, s'il voit un visage
dieu - nous contemplions cette vision bienheureuse et d'aspect divin, heureuse imitation de la Beautb, ou un corps
divine, et nous étions initiés au mystere qui touche, on a le qui offre quelque trait de la Beauté idéale, d'abord il fris-
droit de le dire, a la plus haute béatitude. Ce mystere, nous sonne et quelque chose lui revient de ses angoisses de jadis.
-
18 Notions d'esthétique Platon Phedre 19
Puis, les regards fixés vers ce be1 objet, il le venere A I'égal place durant le jour, mais elle court, poussee par le désir,
d'un dieu et, s'il ne craignait d'avoir I'air completement fou, vers les lieux ou elle verra, croit-elle, celui qui possede la
il offrirait des sacrifices a son bien-aimé comme A une image beauté. Or quand elle I'a vu et qu'elle a laissé pénétrer en
sainte ou comme a un dieu. Apres le frisson, cette vue pro- elle la vague du désir, elle degage les issues obstruées
duit en lui, comme il est naturel, un changement, il se naguhre, elle reprend son souffle; plus d'aiguillon, plus de
couvre de sueur, il éprouve une chaleur inaccoutumée. En douleurs, elle cueille pour le moment le plaisir le plus déli-
effet, des qu'il recoit par la voie des yeux les effluves de la cieux. Cet état, elle n'y renonce pas volontiers; elle ne met
Beauté, il s'échauffe, et le plumage en est vivifié. Cette cha- personne au-dessus de ce beau garcon ; mere, freres, cama-
leur amollit la place ou naissent les ailes, place depuis long- rades, sont tous oubliés; la fortune, qu'elle perd par négli-
temps resserrée par un durcissement qui les empechait de gence, ne compte plus A ses yeux; les usages et les
se développer. L'aliment apporté par ces effluves fait gon- convenances qu'auparavant elle se piquait d'observer, elle
fler la tige des plumes et provoque sa cíoissance, A partir de les dédaigne tous; elle est prete a I'esclavage, pr6te A dor-
sa racine, sous toute la surface de I'fime. L'ame, en effet, mir oh I'on voudra, mais le plus pres possible de I'objet de
était jadis tout ailes. A present elle bouillonne tour entihre, son désir. C'est que, non contente de vénérer celui qui
elle se souleve, et elle souffre comme les enfants qui font posshde la beauté, elle trouve en lui seul le médecin de ses
leurs dents: les denu qui percent causent une dérnangeai- plus grands tourments. Cet état de I'ame, be1 enfant A qui je
son, une irritation des gencives, et c'est ce qu'éprouve éga- m'adresse, les hornmes le nomment Éros, I'Amour. Mais le
lement I'ame de celui dont les aiies commencent A pousser; nom que lui donnent les dieux, quand je te I'aurai dit, te
elle est en ébullition, elle est irritée, chatouillée, dans le fera rire, car tu es jeune. Certains Homérides', je crois,
temps ou elle fait ses ailes. citent des vers sur I'Amour, qu'ils tirent de leurs réserves;
((Quand donc elle porte les yeux sur la beauté du jeune le second est tres irrespectueux, et en prend A son aise
garcon, un flot de particules se détache de cet objet et avec la métrlque. Voila ce que disent ces vers:
coule vers elle - d'ou le nom de "vague du désir". Rece-
vant ce flot, qui la vivifie et la réchauffe, elle se repose de sa Pour les mortels son nom c'est Éros, dieu qui vole;
souffrance et elle se réjouit. Mais quand elle est isolée et Pour les immortels il se nomme Ptéros.
Car il a le pouvoir de nous donner des ailes.
qu'elle se flétrit, les orifices des pores par ou sortent les
plumes se desshchent tous ensemble, ils se referment et (250a-252b)
barrent le passage au germe de la plume. Ce germe,
enfermé avec le déslr, palpite comrne un pouls agité, vient
- -
piquer chaque issue chaque germe A chaque issue si
bien que I'ame, de toutes parts aiguillonnée, est transportée
de douleur; mais, d'un autre caté, le souvenir de la beauté
I'emplit de joie. Ce mélange des deux sentimenu la tour-
mente, elle enrage de ne pouvoir sortir de cet étrange éfa~
et dans son delire elle ne peut ni dormir la nuit ni rester en 1. Ceux qui se réclament d'Hom&re.
d