Table Of ContentLE SIÈCLE SENGHOR
@
L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-1071-9
Sous la direction de
André-Patient BOKIBA
LE SIÈCLE SENGHOR
Publication du Département
de Littératures et Civilisations Africaines
de l'Université Marien Ngouabi de Brazzaville, Congo.
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u.3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Autres ouvrages publiés par le Département de
Littératures et Civilisations Africaines de l'Université
Marien Ngouabi de Brazzaville (République du Congo)
1.L'Enseignement de littératures africaines à l'université, Brazza-
ville, Série «Colloques de le Faculté des Lettres et des Sciences
humaines », 1981.
2. Jean Malonga, écrivain congolais 1907-1985, Paris, Éditions
L'Harmattan, 1994 (sous la coordination de Mukala Kadima-
Nzuji).
3. Tchicaya U Tam 'Si, écrivain de l'altérité, numéro spécial de
L'Afrique littéraire, Paris, n° 98, 1995.
4. Sony Labou Tansi ou la quête du sens (sous la direction de
Mukala Kadima-Nzuji, Abel Kouvouama et Paul Kibangou), Paris,
Éditions L'Harmattan, 1997.
5. Sylvain Bemba, l'Écrivain, le Journaliste, le Musicien (sous la
direction de Mukala Kadima-Nzuji et André-Patient Bokiba),
Paris, Éditions L'Harmattan, 1997.
Couverture: Teddy Lokoka
INTROD"UCTION
DE JOAL À VERSON :PÈLERINAGE
AUPRÈS D'UN ENFANT DU SIÈCLE
André-Patient Bokiba
Dans la segmentation du temps que l'homme s'est donnée pour la
gestion de son destin et de ses desseins, l'an 2000 a la singularité
d'être la borne simultanée de deux durées aux résonances
contrastées et dissemblables, le siècle et le millénaire. Alors que la
mémoire collective, en dehors de toute réappropriation et toute
recréation culturelles, a du m~J, malgré toutes les stratégies
d'enregistrement et de conservatIon du passé, à se représenter les
siècles précédents, maints esprits, soucieux sans doute de donner à
leur prospection du futur une plus grande amplitude, et comme par
une sorte de rêve d'iInmortalité ou de mythe de pérennité,
considèrent l'an 2000 davantage comme la veille du troisième
millénaire que l'ultime instant du vingtième siècle. Mais si l'on
jette un regard sur le vingtième siècle africain, parmi les figures
qui auront manifesté leur présence au monde et au siècle, au niveau
tant de l'événement que du débat, on ne manquera pas de
rencontrer l'éminente stature du Sénégalais Léopold Sédar
Senghor.
L'exceptionnelle longévité de I'homme lui aura valu de ses
contemporains plusieurs hommages auxquels le Départelnent de
Littératures et Civilisations africaines de l'Université Marien
Ngouabi de Brazzaville, par ces textes d'universitaires français
et africains, veut se joindre, en revisitant les lieux essentiels de
De Joal à Verson :pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
l'itinéraire de cet enfant de ce siècle. Ce parcours est d'autant plus
exaltant que, quel que soit le point par où on l'entame, on
rencontre une personnalité à la fois une, indivise et diverse: chez
Senghor, la poésie est tableau de la pensée, comme la pensée puise
sa fonne la plus forte et la plus fine dans l'expression poétique de
même que la culture politique prend assise sur la primauté de la
politique de la culture. Trois entrées ont été ici arbitrairement
retenues pour l'exploration de l'univers senghorien, la réception de
l'œuvre poétique et critique de Senghor, la négritude, sur le double
plan de sa vocation historique de sursaut identitaire et de la
postérité controversée de son idéologie et divers aspects de la
dimension politique de la pensée et de l'action duprésident-poète.
En ouverture à la première série de réflexions, Robert Jouanny
entreprend, par une lecture de Poèmes perdus, de remonter aux
origines de la création poétique de Senghor: il s'agit là de pièces
Inineures au destin ambigu, chargées des stigmates de multiples
influences de la poésie occidentale, n1ais porteuses également
d'éléments d'une œuvre à construire, et qui s'épanouira à la faveur
d'un travail patient opéré sur les ressources de l'in1agination et de
la n1usiqueintérieure.
La singularité du parcours de Senghor est qu'il se trouve au
carrefour de l'Occident et de l'Afrique. L'homme qui se
revendique « ambassadeur du peuple noir» se sent également la
vocation d'assumer, en pontifex, dans son écriture poétique cette
dualité culturelle qui consiste à concilier l'authenticité de la parole
nègre et le génie de la langue française. Daniel Delas analyse les
divers procédés de domestication de la langue française,
notamment la singulière exploitation de la mélodie et du rythme
dans la finalité de transférer en français le génie Sérère, le génie
nègre.
Dans l'optique de cette esthétique du transfert et sous l'angle de
l'écriture poétique, Jean-Baptiste Tati Loutard rappelle la féconde
rencontre des poètes surréalistes et des écrivains noirs afticains et
antillais et les poètes surréalistes: le combat pour la réhabilitation
de l'homme noir croisait opportunément l'idéal du programme de
la libération totale de I'homme des surréalistes, par ailleurs séduits
Hors de cette perspective comparative, Antoin~ Yila explore la
8
De Joal à Verson :pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
poétique de Senghor. L'auteur rappelle que la poétique constitue
une épistélnè, un discours qui se déploie sur un discours, un
discours dans le discours: une sympathie et une empathie
esthétique. Tels semblent l'œuvre de Senghor ainsi que le monde et
la femme, entités majeures qui la fondent et qu'elle fonde autant
que Dieu détermine toute existence. La co-naissance est de ce fait
la reconnaissance que tout procède de tout; tout va à tout et qu'un
lien infrangible unit tous les êtres. Pour le poète, le monde est
davantage un livre ardent, ouvert; et la femme, un texte ardent,
exquis, deux hypostases qui justifient sa propre présence au
monde. Mais ce sont précisément l'Afrique et la femme noires
hypostasiées ; la France, l'Europe et l'Amérique inculpées, mais
sin1ultanément absoutes qu'il convoque, comme pour valider toute
la création. La lyrique senghorienne de l'existence apparaît ainsi
comn1eune négation de la négaticn.
Sur le plan de la thématique, le personnage de la femme occupe
dans la création de Léopold Sédar Senghor une place centrale.
- -
Mais qu'elle soit noire servante, mère, amante ou blanche,
qu'elle soit la terre-Afrique, Alpha-Noël Malonga trouve dans la
représentation spécifique du corps féminin l'expression de la vie
dans toute sa positivité. La femme ainsi est un tremplin d'où
Senghor exalte son africanité et son universalisme.
L'exceptionnelle envergure de l'œuvre de Senghor se mesure à
son écho auprès du public lettré africain. Un exemple de cette
puissante séduction nous est donné par l'analyse que fait Alphonse
Mbuyamba Kankolongo de la réception de l'œuvre du poète
sénégalais au Congo-Kinshasa. Cet intérêt qui traverse plusieurs
générations de lecteurs congolais depuis l'indépendance, installe
en définitive Senghor dans le statut de classique n1ajeur de
l'écriture africaine.
Le poète Senghor est un grand lecteur. Cet intérêt à la création
des autres écrivains se mesure à l'abondante écriture préfacielle
qu'il leur consacre. Mais dans l'examen queje consacre à quelques
préfaces éditées dans Liberté 1 : Négritude et humanisme, je me
propose de montrer que dans sa lecture des autres, c'est Senghor
lui-même et la négritude qui, par une sorte d'annexionnisme, se
découvrent.
9
De Joal à Verson :pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
Le centre de la création et de la pensée de Senghor demeure
l'idée de la négritude qui fait l'objet de diverses approches dans la
deuxième série des textes de cet ouvrage.
La dimension historique de la négritude ne se limite pas à la
hardiesse avec laquelle ses promoteurs ont affirmé leur condition
de nègre; elle se prolonge à travers le débat passionné que plus
qu'aucune, cette doctrine aura alimenté sur la scène du discours
africain. En termes de définitions, ce n'est dans une recension
théorique sur les avatars de cette doctrine, mais dans la substance
même du poème «Fen1111neoire» que Kashala Mwepu Kashadidi,
illustrant ainsi l'intime congruence entre la pensée et la poétique,
trouve l'originalité de la négritude senghorienne et des mythes de
la création de l'auteur. En ce qui concerne les débats, Nyembwe
Tshikumambila explique ainsi l'hostilité à la négritude
senghorienne par une certaine inadvertance aux particularités du
style senghorien, notamment à l'expression foncièrement poétique
du discours philosophique ou politique de l'auteur: à prendre ses
formules à la lettre, certains critiques outrepassent souvent la
portée de la pensée de l'auteur. En définitive, c'est chez les Négro-
américains, les Anglophones et à travers une sorte de conflit de
générations que Nyen1bwe Tshikun1ambila situe la résistance à la
négritude de Senghor.
Au sujet des écrivains anglophones, une longue réflexion de
Ben1ard Nganga démonte certains stéréotypes fondés sur la
bipartition idéologique de l'Afrique en négritude et African
personality, produits de politiques coloniales française et anglaise
radicalement différentes. L'auteur rappelle que détracteurs et
partisans de la négritude se recrutent tant panni les Francophones
que chez les écrivains anglophones et que les liens entre Africains
sont si profonds que, au-delà des différences du vécu colonial et
des langues héritées par l'ancien colonisateur, ils ont
fondamentalement une communauté de destin.
À propos de ce destin du Négro-africain, l'Abbé François
Wambat, dans un texte bref, se demande avec désabusement, à la
lumière des leçons de la Genèse (1, 26) et de la parabole des talents
racontée par Matthieu (25, 14-20), si la fonnule de Senghor,
« L'émotion est nègre, con1n1ela raison hellène », ne garde pas
10
De Joal à Verson :pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
toute sa pertinence, le mot émotion ayant, du reste, chez le poète
sénégalais, une charge trop noble inadaptée aux bestialités de
l'actualité.
La dernière série detextes examine la dimension politique de la
pensée et de l'action, singulièrement la notion d'humanisme de
l'universel. C'est par le tnlchement particulier de la vision que
Senghor a de la langue française et des langues négro-africaines, la
première dominée par l'esprit discursif, logique, les autres
111arquéespar l'esprit intuitif, émotionnel, que Paul Nzete explique
C0111111elentpoète et penseur sénégalais en vient à proposer, pour
les anciennes colonies françaises d'Afrique, le métissage culturel et
le bilinguisme franco-africain. Toutes choses qui font de lui un
grand francophile.
Senghor met au centre de ses préoccupations morales l'homme
qui est partout le 111ê11q1ueelle que soit la couleur de son épiderme.
Richard-Gérard Ga111boureconnaît ainsi que c'est par là que sa
pensée rejoint La Métaphysique des mœurs du philosophe
allemand Em111anuelKant.
Sous la symbolique de l'arc-en-ciel, Bertin Makolo Muswaswa
perçoit 1'humanisme de l'universel dans œuvre poétique du
l'
catholique Senghor comme la vision chrétienne de la miséricorde
et de la charité qui fonde la filiation divine de tout homme de foi.
Cet idéal exprime l'a1110urqui rapproche, rassemble des peuples
différents qui, loin de s'appauvrir et s'anéantir 111utuellement,
s'enrichissent réciproquement par ces différences mê111es.Il
représente enfin sur terre la C01111TIUnidoens saints dont dépend
l'avène111entd'un nouvel ordre politique, économique, social et
culturel.
Dans la n1ê111peerspective, Lecas Atondi-Monmondjo rappelle
que, si Senghor a inventé la négritude et enrichi le concept de la
francophonie, pour ce brasseur d'idées, la négritude s'entend
C0111muene participation des Négro-africains à la construction de
la civilisation universelle et la francophonie les engagerait ainsi
dans la lTIodernité.C'est le sens de son opinion sur le métissage
culturel. Cette raison volontariste du monde Négro-africain à
exister C0111meproducteur de civilisation ne consacre-t-elle pas
l'auteur de Chants d'onlbre comme visionnaire destemps à venir?
Il
De Joal à Verson :pèlerinage auprès d'un enfant du siècle
En conclusion à ce préambule, on peut retenir que ce pèlerinage
auprès de l'enfant de loal et du patriarche de Verson, chaque
auteur l'a entrepris en suivant l'itinéraire de son tempérament et de
son style. Cela explique que, malgré cette perspective
pluridisciplinaire, ces textes n'aient nulle prétention à épuiser les
apports de l'univers senghorien. Un trait commun domine
cependant ce faisceau d'analyses: un certain recul a gommé
l'alacrité des querelles et des polémiques des années soixante et
soixante-dix. Les textes de cet ouvrage respirent une sérénité qui
sonne con1111eun acte de gratitude de chacun à ce pionnier d'une
carrure d'exception. C'est tout le sens qu'il convient de donner à
cet hon1mageau chantre de la négritude au théoricien du métissage
culturel et de la civilisation de l'universel et à l'homme d'État
sénégalais au tournant du siècle et du millénaire1.
1.Dans cet ouvrage, l'édition deréférence, en ce qui concerne l'œuvre
poétique de Léopold Sédar Senghor, est Œuvrepoétique, Paris, Le Seuil,
Coll. Points, 1993.
12