Table Of ContentLa littérature camerounaise
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pendant trois années successives (2014, 2015, 2016), le Grand prix la urng
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littéraire de l’Afrique noire décerné par l’Association des écrivains de o Lt
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grands classiques aient, par le passé mais de manière sporadique, RicDé
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On pourrait couronner le tout en mentionnant le prix Ahmadou
Kourouma obtenu en 2017 par le jeune écrivain Max Lobé d’expression française
(Confidences), le prix théâtre-RFI remporté par Edouard Elvis Bvouma
(La poupée barbue, 2017) et le prix Alain Decaux ravi par Jeanne
Liliane Mani Mendouga (Lettres) en janvier 2018.
Des années de braise aux années d’espérance
En voyant tous ces trophées s’accumuler, on réalise qu’il est
bien possible de parler d’un nouvel âge d’or de la littérature
camerounaise. Celui-ci, qui survient près de trente ans après la belle
époque de Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Guillaume Oyono Mbia et
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d’autres, mérite l’attention de la critique pour que celle-ci puisse s
dévoiler son contexte d’émergence, ses propriétés thématiques et aie
ses codes esthétiques. ns
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Richard Laurent Omgba est Professeur de littérature générale et rn
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comparée à l’Université de Yaoundé I. Il est l’auteur de plusieurs a
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ouvrages dont le plus récent est intitulé Culture et émergence
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d’une nation. Pour une approche humaniste du développement au cn
Cameroun. Il est Coordonnateur général de l’Atelier de Critique et de o
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Créativité Littéraires (A.C.C.L.). rs
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Désiré Atangana Kouna est Maître de conférences à l’Université de ar
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Yaoundé I. Spécialiste de littérature de l’immigration, il s’intéresse é
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actuellement à l’imaginaire contemporain de l’Afrique dans les te
littératures francophones de la diaspora. Il est Secrétaire exécutif de lid’
l’Atelier de Critique et de Créativité Littéraires (A.C.C.L.). a
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CULTURE
AFRICAINE
Cette collection regroupe des monographies et travaux d’études divers sur la vie
culturelle en Afrique. Organisée par thèmes, elle concerne l’ensemble du continent CULTURE
africain du nord au sud. AFRICAINE
ISBN : 978-2-343-16116-7
Série
39 € Études Littéraires
LA LITTÉRATURE CAMEROUNAISE
D’EXPRESSION FRANÇAISE
CULTURE AFRICAINE
Cette collection regroupe des monographies et travaux
d’études divers sur la vie culturelle en Afrique. Organisée par
thèmes, elle concerne l’ensemble du continent africain du
nord au sud.
Déjà parus
Moussa Coulibaly, Vers une théorie de l’héroïsme féminin dans le
roman africain francophone, 2018.
Abdirachid Doāni, ‘Elmi Bodheri. L'amour absolu d'un poète,
2017.
Paul N’Da, Alliances à plaisanterie, proverbes et contes en Afrique de
la tradition. Pour une société d’entraide, de solidarité et de justice,
2017.
Diakaridia Koné et Aboudou N’golo Soro, De l’altérité
poétique du vivre ensemble dans la littérature africaine, 2017.
Bidy Cyprien Bodo, La question du picaresque dans la littérature
africaine, Théories et pratiques, 2016
Ahmad Taboye, Panorama critique de la littérature tchadienne en
langue française, 2016.
Kadar Ali Diraneh, Regards croisés entre colonisateurs et colonisés.
Français et Djiboutiens dans la littérature, 2016.
Liss Kihindou, Négritude et Fleuvitude, Et autres observations
littéraires, 2016.
Gabriel Danzi et Maryvonne Palessonga, Makombo Bamboté et
le royaume centrafricain de Banga-Sù-ulè. Histoire ou complexe
généalogique ?, 2016.
Massoumou Omer (dir), Questions de littérature et de langue
française, 2015
Noël Bertrand Boundzanga et Achille-Fortuné Manfoumbi-
Mvé (dir.), Controverse et signification. Mélanges offerts à Fortunat
Obiang Essono, 2015.
Dieudonné Mukundila Kembo, Le pagne africain et sa
symbolique, 2015.
Sous la direction de
Richard Laurent Omgba
et Désiré Atangana Kouna
La littérature camerounaise
d’expression française
Des années de braise
aux années d’espérance
Actes des journées d’étude de la littérature camerounaise
organisées par l’Atelier de Critique et de Créativité
Littéraires (ACCL) de l’université de Yaoundé I
Des mêmes auteurs chez L’Harmattan
Richard Laurent OMGBA
La littérature anticolonialiste en France de 1914 à 1960. Formes
d’expression et fondements théoriques, 2004.
Images et représentations de l’Afrique dans les littératures coloniales
et post-coloniales, 2008.
Utopies littéraires et création d’un monde nouveau (en codirection
avec Désiré ATANGANA KOUNA), 2012.
Aimé Césaire et le monde noir (en codirection avec André NTONFO),
2012.
Culture et émergence d’une nation. Pour une approche humaniste du
développement au Cameroun, 2016.
Désiré ATANGANA KOUNA
La Symbolique de l’immigré dans le roman francophone
contemporain, 2010.
Utopies littéraires et création d’un monde nouveau (en codirection
avec Richard Laurent OMGBA), 2012.
© L’HARMATTAN, 2018
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr/
ISBN : 978-2-343-16116-7
EAN : 9782343161167
INTRODUCTION GÉNÉRALE
LE NOUVEL ÂGE D’OR DE LA LITTÉRA-
TURE CAMEROUNAISE D’EXPRESSION
FRANÇAISE
Richard Laurent OMGBA
Université de Yaoundé I
Introduction
Les écrivains camerounais de langue française viennent de réaliser un
grand exploit : celui de remporter, pendant trois années successives (2014,
2015, 2016), le Grand prix littéraire de l’Afrique noire1 décerné par l’Asso-
ciation des écrivains de langue française (ADELF). Cette prouesse constitue,
dans notre histoire littéraire, un record inédit, bien que certains de nos grands
classiques aient, par le passé mais de manière sporadique, gagné quelques
prix.
Quand on ajoute à cela le fait que, pour la seule année 2013, deux jeunes
écrivains (Mutt-Long, Ceux qui sortent la nuit ; Léonora Miano, La Saison de
l’ombre) de notre pays ont obtenu respectivement le Prix Ahmadou Kou-
rouma, qui est décerné chaque année au meilleur roman francophone au salon
du livre de Genève, et le prix Femina, on comprend que le phénomène est
d’une ampleur importante. On pourrait couronner le tout en mentionnant
l’événement littéraire mondial qu’a constitué la parution du roman d’Imbolo
Mbué (Voici venir les rêveurs, 2016), pré-acheté par l’éditeur Random House
à un million de dollars ; un autre prix Ahmadou Kourouma obtenu en 2017
par le jeune écrivain Max Lobé (Confidences) ; le prix théâtre-RFI remporté
par Edouard Elvis Bvouma (La poupée barbue, 2017) et le prix Alain Decaux
ravi par Jeanne Liliane Mani Mendouga (Lettres) en janvier 20182.
En accumulant tous ces trophées, on réalise qu’il est bien possible de parler
d’un nouvel âge d’or de la littérature camerounaise3. Cet âge d’or, qui survient
près de trente ans après la belle époque de Mongo Beti, Ferdinand Oyono,
Guillaume Oyono Mbia, et d’autres, mérite l’attention de la critique pour que
celle-ci puisse dévoiler son contexte d’émergence, ses propriétés thématiques
et ses codes esthétiques.
Le contexte d’émergence
Sur quinze Grands prix littéraires de l’Afrique noire obtenus par des Ca-
merounais de 1961 à 2016, neuf ont été gagnés entre 1989 et 2016. Il est donc
possible de parler de cette période (1989-2017) comme de celle de la revitali-
sation et du rayonnement international de la littérature camerounaise, d’autant
plus qu’elle est marquée par d’autres prix plus prestigieux que le Grand prix
littéraire de l’Afrique noire qui nous sert de référence. Il s’agit spécifiquement
1 Il s’agit respectivement d’Eugène Ebodé pour son roman Souveraine magnifique, Hemley Boum pour Les Ma-
quisards et Blick Bassy pour Le Moabi Cinéma.
2 Le prix récompense les écrivains en herbe de tous les continents. La candidate a remporté ce prix devant 752
postulants.
3 Le premier âge d’or serait la période de Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Guillaume Oyono Mbia, Jean Ikéllé
Matiba et d’autres écrivains camerounais ayant connu, dans les années 1959-1970, un grand rayonnement au plan
international.
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du Grand prix du roman de l’Académie française gagné par Calixthe Beyala
pour Les Honneurs perdus en 1996, du Prix Goncourt des Lycées obtenu en
2006 par Léonora Miano pour son roman Contours du jour qui vient.
On peut donc postuler que l’année 1989 constitue le point de déclenche-
ment de la nouvelle vague littéraire camerounaise avec la publication du ro-
man Demain est encore loin de Victor Bouadjio. Ce roman, tout comme ceux
qui suivront, est écrit dans un contexte politique particulièrement bouillant,
celui du vent de l’Est et de la Perestroïka en Russie ; autant d’événements qui
ont provoqué en Afrique, et singulièrement au Cameroun, des mouvements
sociaux et politiques d’une très grande ampleur.
Cette période, particulièrement bouillante, a été qualifiée par certains ob-
servateurs d’années de braises4, tant la pression sociale fut forte. De toute évi-
dence, le Cameroun n’avait pas connu pareil bouillonnement politique et so-
cial depuis la fin du combat pour les indépendances (1947-1958). Le brasier,
qui s’est manifesté par des opérations de villes mortes, de désobéissance civile
et de règlements de comptes, a fortement ébranlé le pouvoir et instauré une
tradition de contestation de l’ordre établi, de profanation des valeurs jusque-
là sacrées et évidemment de remise en question des canons culturels, esthé-
tiques et littéraires hérités du passé. Il en a résulté une vague littéraire dont
nous apprécions aujourd’hui les fruits.
La nouvelle littérature, qui émergea de ce contexte, fut radicalement diffé-
rente de celle des pères fondateurs que sont Mongo Beti, Ferdinand Oyono,
Guillaume Oyono Mbia, Francis Bebey, Jean Ikéllé-Matiba. Elle est le fait
d’auteurs nés pour la plupart après les indépendances et qui n’ont pas connu
véritablement le système colonial. En revanche, elle s’inspire d’un contexte
social bouillonnant, marqué du sceau de la mondialisation, du multipartisme,
de l’ouverture démocratique et est portée par une bande d’insoumis qui, bien
souvent, écrivent hors de leur pays et jouissent de ce fait d’une liberté de ton
et d’action que ne peuvent se permettre ceux qui écrivent à partir du terroir.
Ces écrivains vivent également dans un monde nouveau, poreux à tous les
vents et à tous les souffles. Ils ne sont plus sensibles aux frontières littéraires
et ni ne révèlent des « identités meurtrières » (Maalouf 1998) du fait des mul-
tiples influences qu’ils ont subies dans leurs parcours. Ce sont beaucoup plus
des écrivains du monde selon la catégorisation établie dans le manifeste Pour
une littérature-monde publié en 2007 par Michel Le Bris et Jean Rouaud, d’où
les nouvelles thématiques qu’ils abordent et qui sont parfois fort éloignées des
préoccupations purement nationales.
4 Le point culminant de cette effervescence sociale a été en 1990 avec les villes mortes.
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Le renouvellement thématique.
Le parcours des œuvres de ces épigones laisse clairement percevoir des
dominantes thématiques telles que l’immigration, l’errance, la crise identi-
taire, la folie, la contestation politique, l’héroïsme, le dégoût de soi et du ter-
roir, la désespérance. Il s’agit principalement d’une littérature de morgue dont
les titres ne sont nullement trompeurs. On pourrait citer, à titre d’exemple,
Temps de chien de Patrice Nganang, L’intérieur de la nuit, La Saison de
l’ombre, Comme des astres éteints de Léonora Miano, Ceux qui sortent la nuit
de Mutt-Long, Le Guépier de Joseph Befe Ateba, Les Larmes de la patience
de Djaïli Amadou Amal, Les Maquisards de Hemley Boum, Les Honneurs
perdus, Seul le Diable le savait de Calixthe Beyala.
Calixthe Beyala, Patrice Nganang, Blick Bassy, décrivent un univers infer-
nal où la misère sociale, la faim, le chômage, la dictature politique suscitent
la désespérance d’une jeunesse qui attend indéfiniment que viennent des
temps nouveaux ; ces temps où ils auront droit à la parole et pourront prendre
leur destin en main. Nganang, particulièrement, s’étend sur la misère des sous-
quartiers de Yaoundé et montre comment l’horizon se plombe pour con-
traindre à l’abattement et au désespoir.
Léonora Miano va plus loin en décrivant, avec une lucidité remarquable,
la fatalité qui semble s’abattre sur l’Afrique du fait de combats fratricides et
d’atavismes séculaires. La désespérance, dans son œuvre, est symbolisée par
la topique de la nuit, avec ses corollaires que sont l’ombre, les ténèbres et le
crépuscule.
L’univers de la nuit est également sondé par Mutt-Long, qui s’intéresse au
phénomène de la sorcellerie avec tous les fantasmes qu’il convoie : négati-
visme, vampirisme, sadisme, obscurantisme, nihilisme. Le jeune écrivain ré-
ussit à nous faire vivre dans cet univers enchanté, comme le fit quelques an-
nées avant lui, Jacques Fame Ndongo dans sa pièce de théâtre intitulée Ils ont
mangé mon fils et où, malheureusement aussi, règnent la terreur, la chasse à
l’homme, la trahison et le goût du sang.
La thématique de l’immigration, avec ses succédanés que sont l’exotisme,
l’altérité, l’errance, l’aliénation et la crise identitaire, etc., est abordée par
Blick Bassy et plusieurs autres. Ce dernier lui donne une tonalité particulière
dans son roman Le Moabi Cinéma (2016), où il montre un groupe de jeunes
gens qui s’activent désespérément à obtenir des visas pour l’Europe. L’auteur
se focalise sur les échecs et les humiliations subis par ses personnages dans
cette quête et sur la déprime qui s’ensuit.
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On perçoit très nettement cette déprime dans les propos de l’un d’entre eux,
du nom de Simonobisick, lorsqu’il s’adresse à un « mbenguiste5 » qui vient
parader dans le petit bar qui leur sert de quartier général :
Qui est donc ce con qui a tracé les frontières du Cameroun, du Ga-
bon, de la Côte-d’Ivoire, du Tchad et d’autres pays ? Qui est-il ? […].
Dites-moi ? Qui ? Répondez-moi, qui donc ? Qui a décidé qu’il fallait
un visa pour aller d’un endroit à un autre ? Est-ce que Jules Verne
ou Hergé ont dit ça ? De la terre à la terre, il n’y a pas besoin de visa.
De la terre à la lune. Il n’y a pas besoin de visa. Hein, mbenguiste,
toi qui connais, dis-nous qui ? (Moabi : 176-177).
Le personnage va jusqu’à dénoncer le préjugé racial qui sous-tend la poli-
tique d’immigration à l’échelle internationale ; d’où la suite de son propos :
Vous le savez, il n’y a pas de réciprocité entre les nations et les
peuples […] un Français, un Anglais, un Américain, dès sa nais-
sance, peut aller n’importe où sur la terre et même sur la lune, sans
faire la queue ou demander une autorisation. Nous n’avons pas les
mêmes droits (Idem).
Le romancier inverse cependant les rôles en montrant, à travers un grand
écran encastré dans un moabi et qui projette des images de l’Occident, com-
ment des compatriotes que l’on croyait dans l’opulence tirent le diable par la
queue en Europe ; image dysphorique qui finit par atténuer l’amertume des
candidats au voyage et à les ramener sur terre :
En tout cas, nous avions décidé de prendre notre avenir en main et de
ne pas attendre la traversée des mers et des océans pour réaliser ce
que nous voulions être. Que l’information soit muselée ou divulguée,
que les gouvernants fussent manipulateurs, truqueurs ou incapables
d’agir, nos destins ne s’accompliraient plus que selon nos seules et
indomptables volontés (Ibid. : 226-227).
L’amour de la patrie, qui découle de cette quête infructueuse, est également
une thématique récurrente chez ces épigones. Il reste constant malgré les frus-
trations, les humiliations, l’éloignement et l’attrait de l’ailleurs. Il est d’ail-
leurs intéressant de voir de ce point de vue comment bon nombre de ces écri-
vains, qui n’ont pas connu les batailles de la décolonisation de leur pays, s’at-
tachent à magnifier cette époque glorieuse où leurs ancêtres ont fait preuve de
bravoure et d’héroïsme. Ainsi, la figure centrale de Um Nyobé, « le mpodol »,
est ressuscitée dans les récits de Max Lobé et de Hemley Boum.
Cette dernière en fait une description tellement poétique que Um Nyobé
devient une figure christique, le symbole de celui qui se sacrifie pour le salut
des autres. Sous sa plume, Um Nyobé n’est pas un guerrier vaincu mais un
idéaliste qui s’offre en victime expiatoire. On le perçoit dans ses dernières
paroles :
5 Ce terme signifie en camfranglais « immigré vivant en Europe ».
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