Table Of ContentHomère
Iliade
Préface de Pierre Vidal-Naquet
folio
classique
COLLECTION
FOLIO CLASSIQUE
Homère
Iliade
Préface de
Pierre Vidal-Naquet
Traduction de
Paul Magon
Gallimard
Cette traduction a été publiée par la Société d'édition
Les Belles Lettres dans la collection des Universités de
France, sous le patronage de l'Association Guillaume
Budé.
© Les Belles Lettres, 1937 et 1938,
pour la traduction française.
© Éditions Gallimard, 1975, pour la préface.
L'ILIADE SANS TRAVESTI
pour René Char.
I. LES PÈLERINS DU LIVRE
En 1462, neuf ans après la prise de Constantinople, le
sultan ottoman Mehmed II (Mahomet II), en route pour l'île
de Lesbos qu'il comptait débarrasser des pirates catalans qui
occupaient Mytilène, traversa la Troade. Le chroniqueur grec
Critoboulos d'Imbros, qui s'était rallié au conquérant turc,
sans doute par haine des « Latins », raconte ainsi cet
épisode 1 : « Arrivé à Ilion, le sultan en contemplait les restes
et la trace de l'antique cité de Troie, son étendue, sa situation
et les autres avantages de la contrée, sa position favorable par
rapport à la mer et au continent. Puis, le voici qui visite les
tombeaux des héros (je veux parler d'Achille, d'Ajax et des
autres); il les glorifia en les félicitant de leur renommée, de
leurs exploits, et d'avoir trouvé le poète Homère pour les
célébrer. Alors, à ce que l'on dit, en hochant la tête, il
prononça ces mots : " C'est à moi que Dieu réservait de
1. Je reproduis la traduction de P. Villard, dans son excellent article
a Mehmed II et la guerre de Troie (1462) u Provence historique, 93-94
(1974), pp. 361-373.
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venger cette cité et ses habitants : j'ai dompté leurs ennemis,
ravagé leurs cités et fait de leurs richesses une proie
mysienne 2. En effet, c'étaient des Grecs, des Macédoniens,
des Thessaliens, des Péloponnésiens qui jadis avaient ravagé
cette cité, et ce sont leurs descendants qui, après tant d'années,
m'ont payé la dette que leur démesure impie (hybris) avait
contractée alors, et souvent par la suite, envers nous, les
Asiatiques. " » Épisode en vérité singulier, car il s'agit tout à
la fois d'un récit qui répète d'autres récits, et d'un pèlerinage,
très vraisemblablement authentique, qui répète d'autres pèleri-
nages. Franchissant l'Hellespont en 334 av. J.-C., près de
dix-huit siècles avant Mehmed II, Alexandre avait lui aussi
honoré le souvenir d'Achille, le proclamant heureux, puis-
qu'il avait rencontré Homère comme héraut de ses hauts
faits » (Arrien, Plutarque). César et, bien sûr, le dernier
empereur païen, Julien l'Apostat, s'étaient succédé sur les
lieux. Avant César, en 85 av. J.-C., le questeur romain
Fimbria avait, au cours d'un épisode de guerre civile, assiégé
la ville grecque d'Ilion et l'avait prise en dix jours. « En
fanfaron qu'il était, il se glorifiait bien haut qu'une ville,
qu'Agamemnon, avec ses mille vaisseaux et le secours de la
Grèce entière confédérée, avait eu de la peine à prendre en dix
ans, eût été réduite par lui en dix jours ; mais un Iliéen
l'interrompant : " Hector n'était plus là pour défendre la
ville :3. " » L'interlocuteur anonyme de Fimbria, un Grec,
s'assimile donc aux anciens Troyens. Mehmed II en fait
autant, tout en glorifiant Homère. Et le comble est qu'il ne
s'agit sans doute pas d'un épisode inventé, d'après les
historiens grecs, par Critoboulos. Le sultan avait une culture
grecque. Les Byzantins, qu'il venait de vaincre, étaient des
Grecs, même s'ils s'appelaient des « Romains ». Les chroni-
queurs qui, en latin, chantaient la gloire du sultan ottoman
appelaient les Turcs, Teucri, c'est-à-dire Troyens. Les
2. Les Mysiens étaient, dans l'Antiquité, un peuple d'Asie Mineure
dont la réputation était médiocre.
3. Strabon, Géographie, 13, 27.
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candidats troyens n'ont pas manqué au cours des siècles : à la
légende troyenne des origines de Rome ont succédé au Moyen
Age des légendes analogues pour les familles royales de
France, voire, au XVIe siècle, pour les Tudor britanniques.
Pour un peu, la légende troyenne aurait pu tout à la fois
sceller l'alliance de François Pr et de Soliman le Magnifique,
et servir de symbole à la rencontre du « Camp du Drap d'Or »
entre le même François /er et Henry VIII Tudor...
Et sans doute s'agit-il de créations d'érudits plus que de
mythes populaires. Mais qui donc osera dire qu'un Romain
moyen, contemporain de César, se sentait descendant des
compagnons d'Énée?
Un peu plus de quatre siècles après la visite de Mehmed
c'est un autre pèlerin qui se rend sur l'emplacement présumé
de Troie. Heinrich Schliemann connaît mieux Homère que ne
le faisait Mehmed II ou même Critoboulos. Persuadé que
Troie se trouvait à Hissarlik, là même où l'Ilion grecque
avait vécu, il entreprit en 1870 de fouiller cette médiocre
butte. Le 14 juillet 1873, à la veille de clore sa campagne, il
découvrit un objet d'or, puis beaucoup d'objets d'or, diadème,
boucles d'oreilles, bagues et bracelets. C'était le « Trésor de
Priam », et dans un geste célèbre, Schliemann para sa femme,
une Grecque, des bijoux d'Hécube que les conquérants danaens
avaient apparemment laissés sur place. L'archéologie s'est,
depuis Schliemann, singulièrement raffinée et l'on place
aujourd'hui le trésor découvert par l'enthousiaste commerçant
allemand dans la période dite de Troie II (2500-2200 av.
J.-C.), un bon millénaire avant la « date » de la « guerre de
Troie ». Mais il s'agit toujours, pour nombre d'archéologues
modernes, comme pour Schliemann, comme pour Critoboulos,
comme pour Julien, comme pour César, comme pour
Alexandre, de faire coïncider un texte avec un site. Le dernier
des successeurs de Schliemann, le grand archéologue américain
Carl W. Blegen, écrivait ceci, en 1%3 : « Il n'est plus
possible désormais, dans l'état actuel de nos connaissances, de
douter qu'il y ait eu effectivement une guerre de Troie, au
Description:« Le seul auteur du monde qui n'ait jamais soûlé ni dégoûté les hommes », écrivait Montaigne à propos d'Homère. Et Péguy : « C'est le plus grand. C'est le patron. C'est le père. Il est le maître de tout. » Lire ou relire l'Iliade, c'est pénétrer au cœur des mythes qui ont formé l'