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ANALYSES ET THÈSES
DE LA NOUVELLE EXTRÊME-GAUCHE
ITALIENNE
PRÉSENTÉES PAR
ROSSANA ROSSANDA
ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI*
© Editions du Seuil, 1971.
La traduction ep français de la plupart des textes
rassemblés clans ce volume a. 'été effectuée
sous la responsabilité (L'O Manifesto.
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une
utilisation collective. Toute représentation ou reproduction Intégrale ou partielle
faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de
ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les
articles 425 et suivants du Code pénal.
I
INTRODUCTION
1. L'histoire d'il Mtmifesto est l'histoire d'une dissidence com-
muniste. On connaît les faits. Pour la première fois depuis 1929,
une crise a éclaté au sein du comité central du plus grand parti
communiste d'Europe, le P.C.I. Au printemps 1969, trois mem-
bres du comité central — Aldo Natoli, Luigi Pintor, Rossana
Rossanda — et un jeune théoricien du Nord, Lucio Magri, déci-
dent de publier une revue politique et théorique développant
les positions et les analyses qu'ils avaient présentées au XIIe con-
grès du Parti et qui avaient motivé leur abstention lors du vote
sur la motion finale. Après une vaste discussion et trois séances
du comité central (fin juillet, mi-octobre et fin novembre), ils
sont exclus du Parti selon la formule de la radiation.
La revue, qui tire immédiatement à 50-60 000 exemplaires, a
créé autour des quatre dissidents un large mouvement d'adhésion.
Dans l'appareil central et dans différentes villes, d'autres mili-
tants ou des membres des comités directeurs fédéraux sont
radiés, exclus, ou démissionnent. Il ne s'agit pas d'une scission,
mais d'une hémorragie qui ne cesse plus. A l'exception de deux
cas (la fédération de Bergame et la bourse du travail de Novara)
la majorité des groupes dirigeants n'est pas ralliée, mais partout
une minorité est touchée : c'est comme une fièvre qui se répand
dans toute l'organisation. En novembre 1970, le comité central
en prendra acte, quand il définira II Manifesto comme le seul
groupe d'extrême-gauche avec lequel le Parti refuse tout contact,
car son action serait « destructrice et désagrégatrice ».
En fait, un an après la radiation, le groupe d'/Z Manifesto a
créé ses « centres » dans plusieurs villes, dont Rome, Naples,
Florence, Pise, Bologne, Turin, Milan, Venise, Padoue, Ber-
game, Gênes ; ces centres rassemblent des communistes, des
militants venant du mouvement étudiant ou du P.S.I.U.P., des
activistes d'autres formations de la gauche extra-parlementaire.
forment des groupes organisés ouverts ; ils participent aux
luttes politiques et syndicales dans les usines, introduisent la
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contestation dans les syndicats, surtout chez les métallurgistes
de la F.I.O.M. ; dans les manifestations anti-impérialistes, ils
suscitent des formes d'unité d'action avec d'autres groupes
«gauchistes» (Potere Operaio, Lotta Continua, Avanguardia
Operaia, etc.). Au cours des manifestations de décembre 1970,
malgré les affrontements avec la police, la mobilisation de
cette extrême-gauche est même numériquement plus forte que
celle des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier.
La revue a conservé son tirage et maintient une vente moyenne
de 40 000 exemplaires — dix. fois le tirage moyen des mensuels
politiques du P.C.I. Au mois de septembre 1970, Il Manifesto
proposa « 200 thèses pour le communisme », comme base de
discussion pour un nouveau regroupement des forces révolu-
tionnaires. A l'heure où nous écriAns, le débat est encore en
cours. Il Manifesto prépare aussi la publication d'un quotidien
politique de quatre pages, diffusé à l'échelle nationale, financé
par sa base Et le problème se pose d'une structuration moins
informelle de son mouvement.
Pour la première fois dans l'histoire du communisme italien,
une dissidence ne s'est pas appauvrie ou éteinte : elle bâtit un
mouvement, lentement mais en croissance continue. Pourquoi
cela est-il possible ? On ne peut en saisir les raisons, ni com-
prendre le sens réel de la démarche d'il Manifesto, sans se référer
au contexte italien des années soixante et à la nature du P.C.I.
Mais il est aussi vrai que cette dissidence, comme toujours dans
le mouvement communiste, est étroitement liée aux coordonnées
supra-nationales du mouvement, de son histoire, de son idéo-
logie, de son langage. Au moment où paraissent en France un
choix de textes et les thèses d'/Z Manifesto, il importe de les situer
exactement : la tentation d'appliquer les mêmes mots à des
situations différentes risquerait d'en fausser la compréhension,
comme, aussi, toute utilisation militante possible.
2. Il Manifesto est une dissidence de gauche. Bien qu'elle ait
mûri, comme nous le verrons, tout au cours des années soixante,
elle explose et atteint le point de rupture au moment des mou-
vements ouvriers et étudiants de 1968-69. Est-ce alors une crise de
régime ou une crise de système ?
Une crise de système, soutiendront les promoteurs d'/Z Mani-
festo : la révolution est redevenue à l'ordre du jour en Occident ;
1. Sa parution a commencé fin avril 1971 (NA.E.).
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INTRODUCTION
de nouveau, « un spectre hante l'Europe ». S'il veut éviter la
défaite du mouvement et sa propre perte, le Parti doit accélérer
la Construction d'un bloc révolutionnaire, adapter sa stratégie
au£ besoins exprimés en chaque « point chaud » des luttes
sociales, favoriser la croissance des forces sociales d'avant-garde
comme protagonistes de la lutte, contester non seulement sa pro-
pre ligne, mais lui-même en tant qu'institution : le Parti a besoin
d'une « révolution culturelle ».
Une crise de régime, répondra le parti communiste : l'affron-
tement social en cours ne met en cause qu'une façon d'être du
capitalisme, son seul débouché possible est une solution démo-
cratique plus « avancée », fondée sur les « réformes » et un dépla-
cement de l'axe du gouvernement. Le mouvement est compris
comme une force de choc favorisant une opération purement
« politique » entre partis à recomposer selon des alliances et des
équilibres différents ; comme la nécessité d'une accélération et
non pas d'un changement de la stratégie traditionnelle du P.C.I.
La même distance se manifeste sur le plan international.
L'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du pacte de
Varsovie démontre, selon II Manifesto, que le retard du mou-
vement communiste à l'échelle mondiale a sa source dans la crise
du bloc socialiste européen. Elle est la conséquence logique de
l'impasse dans laquelle ce système est maintenant acculé, et
dont il ne sortira que par un renversement de stratégie, une
relance révolutionnaire de masse, une refonte de ses structures,
de ses orientations, de ses formes de pouvoir. « Non, — dira au
"contraire le P.C.I. — cette invasion est une erreur tragique, mais
dans le cadre d'une série de conquêtes et d'options politiques
qui nous trouvent encore solidaires. »
La divergence est donc profonde : on ne s'étonnera pas qu'elle
ait fait éclater cette unité fondée sur une large marge de tolé-
rance qui avait caractérisé le parti communiste italien après la
guerre. Certaines oppositions, chez les communistes ou les partis
de gauche étrangers, ont déploré cette déchirure, comme si un
peu plus de démocratie de la part du groupe dirigeant du P.C.I.,
ou un peu moins d'intransigeance de la part d'il Manifesto,
eussent pu l'éviter. En réalité, ce dont II Manifesto lui-même
accusa le Parti en l'occurrence, ce ne fut pas tant d'intolérance
que de changer de nature en évinçant de ses rangs une opposition
Çui avait ses racines profondes dans l'histoire même du Parti.
En fait, ce n'était pas une question de méthode : les communistes
italiens étaient brusquement contraints de .dissiper l'ambiguïté
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désormais insupportable de leur position, à cheval sur le réfor-
misme et la révolution.
Voilà pourquoi la condamnation et l'exclusion d'il Manifesto
ont plongé le P.C.I. dans une crise aussi profonde. Il serait faux
de penser que les mois de discussion qui les précédèrent témoi-
gnèrent d'une concession de la direction à ses interlocuteurs poli-
tiques traditionnels, d'un souci de sauvegarder sa bonne cons-
cience démocratique. Comme on le vit par la suite, les socialistes
et la gauche catholique s'accommodèrent facilement de la radia-
tion d'une opposition interne aussi gênante, radiation qui favo-
riserait tôt ou tard la participation des communistes au gouver-
nement. En revanche, on peut dire que ce fut l'ensemble du
Parti qui se trouva impliqué et qui se divisa sur les décisions
à prendre : Il Manifesto en était venu à.exprimer, dans sa forme
la plus radicale, un processus qui avait atteint en profondeur,
depuis 1967, la base et les cadres intermédiaires, pour la pre-
mière fois dépassés sur leur gauche par un mouvement d'une
grande ampleur — action des étudiants, luttes ouvrières échap-
pant à tout contrôle — et contraints de se remettre en question,
de remettre en question leur capacité jusqu'alors indiscutée
d'exercer un rôle dirigeant. Moins rapides et violentes que le
a mai » français, les deux années rouges 1967-69, en Italie, firent
sentir plus profondément leurs effets corrosifs à l'intérieur du
syndicat et du Parti. ' Il Manifesto se présentait comme une
tentative visant à unir les contenus historiques et idéologiques
du communisme italien et cette façon nouvelle de concevoir la
politique et l'action militante qui avait été exprimée en 1968 ;
c'est pourquoi une fraction importante des communistes recon-
nut en lui, pendant un certain temps, l'expression de ses pro-
blèmes, de ses espérances et de ses besoins.
D'où aussi la différence entre l'affaire d'/Z Manifesto et d'autres
moments de tension au sein du parti communiste italien : en fait,
il n'y a eu qu'un seul réel moment de crise de l'unité politique,
comparable à lui par ses contenus : le débat poursuivi immédia-
tement avant et après la fondation du P.C. d'Italie, en 1921.
De même, la dernière déchirure assimilable à celle d'il Manifesto
remonte à 1929. L'éloignement ou la perte de tel ou tel groupe
de militants après la guerre avaient revêtu un caractère diffé-
rent, car ils n'avaient jamais mis en cause le rapport du P.C.I.
avec la classe ouvrière dans la situation italienne spécifique qui
était la leur. Ce furent des tensions provoquées par les vicissi-
tudes du mouvement communiste international : en 1948 Prague,
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INTRODUCTION
en 1949 la question yougoslave, en 1956 le a rapport secret » an
XX* congrès, les événements d'octobre en Pologne et l'insurrec-
tion hongroise. Enfin, moins spectaculaire, l'hémorragie pro-
voquée au début des années soixante par le conflit entre l'Union
Boviétique et la Chine.
Dans tous ces cas, le Parti paya souvent fort cher, mais réussit
toujours à distinguer nettement son passif — le fait qu'il était
lié aux erreurs, aux larmes et au sang du mouvement communiste
international — et son actif : le fait que, dans le bien comme
dans le mal, il était le seul instrument dans lequel la classe
ouvrière, et jusqu'à l'idée même de révolution italienne, pou-
vaient se reconnaître. Certes, le passif du stalinisme et de ses
séquelles fut encore réduit par l'habileté de Togliatti : les erreurs
de rU.R.S.S. furent condamnées et exorcisées comme une réalité
indissociable de son contexte historique, qui ne concernait pas
le communisme italien. Pour celui-ci demeuraient l'objectivité de
l'existence d'un camp socialiste, la force d'un système interna-
tional d'où, au nom du même « historicisme », le P.C.I. refusa
toujours d'exclure la Chine. Tous les chocs en provenance de
l'extérieur furent ainsi amortis.
Mais, .surtout, quand on fera réellement l'histoire des rapports
entre classes ouvrières et partis et syndicats en Europe — plus
particulièrement en Italie et en France — on s'apercevra que ces
rapports ne peuvent pas être mis en question par une crise
idéologique, ni de droite ni de gauche. Ces structures, dans
lesquelles la classe ouvrière se reconnaît à la fois dans ses poten-
tialités et dans ses ambiguïtés, ne peuvent être bouleversées que
par une pratique effective différente, un mouvement dont la
classe ouvrière elle-même fasse l'expérience et qui lui impose
une réflexion sur ses propres fins et ses propres instruments.
Un tel phénomène ne s'est produit sur une vaste échelle qu'en
1967-69 : à ce moment, la contestation d'il Manifesto corres-
pondit à une prise de conscience soudaine et généralisée. En
l'excluant, le Parti n'excluait pas, comme par le passé, quelque
chose de marginal, qui lui permettait de rester fondamentale-
ment inchangé. El dut pour la première fois opérer sur soi-même,
plus en profondeur, et donc se modifier.
Pour situer cette scission italienne, il est également bon de
souligner ce qui la différencie des crises survenues à la même
époque au sein d'autres partis, notamment les partis français et
autrichien. Pour le parti autrichien, qui n'était pas mis en
cause par une crise sociale de même nature, l'invasion de la
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IL MANIFESTO
Tchécoslovaquie reproduisit en beaucoup plus grand l'expérience
de 1956 : un groupe dirigeant de formation ancienne et compre-
nant des personnalités marquantes comme Ernst Fischer ou
Franz Marek, se détacha sur un choix idéologique « extérieur »
— la politique de l'U.R.S.S., la défense de l'expérience tchéco-
slovaque de Dubcek. Ce fut là, sans doute avec l'affaire du P.C.
espagnol, la dernière crise violente provoquée par le stalinisme.
Quant au P.C.F., il eut à subir deux chocs, celui de «mai » et
celui d'août 1968. Mais la rapidité même des événements de mai
et du reflux de juin épargna au Parti la rupture de sa charpente
bureaucratique : une discussion de fond sur lui-même et sur ses
rapports avec les masses, semblable à celle dans laquelle fut
entraîné le P.C.I. entre le printemps 1968 et le printemps 1969,
ne vit même pas le jour. La dissension se traduisit par une certaine
perte dans le nombre d'inscrits à la base, qui eut d'autant moins
de résonance qu'elle est, au P.C.F., relativement habituelle (au
P.C.I., les « sorties » ont toujours été rares, car le rapport du
militant avec l'organisation est, grâce à une attitude tolérante,
à la fois plus souple et mieux «intégré»). C'est pourquoi, deux
mois plus tard, quand l'invasion de la Tchécoslovaquie remit a
l'ordre du jour le problème du « stalinisme », le débat concerna
tout de suite, en des Termes indissolubles, l'autoritarisme du
groupe dirigeant français. Dans les positions initiales de Roger
Garaudy, le problème du rapport entre le Parti et la classe
ouvrière dans la France de 1968 resta en quelque sorte entre
parenthèses, non seulement parce que — comme il le déclarait
dans sa prise de position sur les Thèses — ce n'est pas sur la
politique interne du P.C.F. qu'il devait enregistrer la plus forte
divergence, mais parce que la façon d'être du P.C.F., encore
une fois, entraînait presque naturellement la discussion vers la
question du « modèle », d'abord comme modèle de Parti, demain
comme modèle d'Etat.
En Italie, où le parti communiste connaît un style de vie interne
plus satisfaisant, et avait déjà amorcé un certain détachement vis-
à-vis des choix politique de l'U.R.S.S., le front de la discussion
s'était déplacé, depuis des années, de la méthode à la substance,
tant sur le plan italien que sur celui du mouvement communiste
international. L'accord ou la rupture ne pouvaient se produire
que sur les questions de fond. C'est ainsi que l'affaire d'il Mani-
festo marqua — en 1968 — la convergence d'une décennie de
luttes politiques internes, précipitée par le développement impé-
tueux du mouvement de masse et la crise du « camp socialiste ».
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