Table Of ContentCICÉRON
ARATEA
FRAGMENTS POÉTIQUES
COLLECTION DES UNIVERSITÉS DE FRANCE
Publiée sous le patronage de ['ASSOCIATION GUILLAUME BUDÉ
CICÉRON
ARATEA
FRAGMENTS POÉTIQUES
TEXTE ÉTABLI ET TRADUIT
PAR
Jean SOUBIRAN
Professeur à Γ Université de Toulouse-Le-Mirail
PARIS
SOCIÉTÉ D’ÉDITION « LES BELLES LETTRES »
95, Boulevard Raspail
1972
Conformément aux statuts de ΓAssociation Guillaume
Budé, ce volume a été soumis à l'approbation de la
commission technique, qui a chargé M. J. Beaujeu d'en
faire la révision, en collaboration avec M. J. Soubiran.
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© Société d’édition « Les Belles Lettres », Paris 1972
INTRODUCTION
Cicéron fut aussi poète. Du moins — si ce nom de
poète paraît à beaucoup flotter autour de lui comme un
habit trop large — ne cessa-t-il guère, de sa prime
adolescence aux derniers mois de sa vie, d’écrire des
vers. Rassembler et publier cette partie de son œuvre,
ou plutôt ce qui nous en reste, est l’objet du présent
volume.
Quels que soient les jugements que les contemporains
de Cicéron et la postérité aient portés sur ces vers (cf.
infra, p. 69 sqq.), quelque valeur qu’il convienne équi
tablement de leur accorder, il est au moins une qualité
que nul ne contestera à leur auteur : le goût très vif et
sincère de la poésie — celle des autres, et des plus
grands.
Quelques brefs rappels suffiront ici1. Plaidant en 62
pour Archias, Cicéron abandonne vite les arguties
juridiques pour célébrer en termes vibrants la grandeur
et la mission du poète, uates inspiré dispensateur
d’immortalité1 2. Lecteur assidu des classiques grecs et
romains, il est sensible à la tonalité particulière de
chacun3, s’exerce volontiers au jeu des comparaisons et
1. Sur tout cela, E. Malcovati, Cicerone e la poesia, Ann. Fac.
Lett. d. Cagliari, XIII, Pavie, 1943, 294 p.
2. Arch., 18-24.
3. De orat., III, 27 : Atque id primum in poetis cerni licet (...)
quam sint inter sese Ennius, Pacuuius Acciusque dissimiles, quam
apud Graecos Aeschylus, Sophocles, Euripides ... Cf. Orat., 36.
2 INTRODUCTION
des palmarès1, et tel canticum d’Ennius lui arrache des
cris d’enthousiasme : 0 poetam egregium ... Praeclarum
carmen!1 2. Mais cet enthousiasme, et ces morceaux
mêmes, nous les ignorerions si Cicéron n’avait pris le
parti, à l’exemple de ses maîtres grecs3, d’insérer dans
la prose de ses œuvres, philosophiques surtout, une foule
de citations poétiques4 qui attestent l’étendue de sa
culture et la sincérité de son admiration. On se souvient
aussi que Cicéron se chargea de revoir (emendauit,
dit S. Jérôme) et de publier le De rerum natura de
Lucrèce. Dans une lettre fameuse ad Quintum fratrem,
il porte sur lui un jugement dont le sens et même le
texte demeurent objet de controverses dans lesquelles
il ne nous appartient pas d’entrer5 6, pas plus que nous
ne discuterons ici l’attitude de Cicéron à l’égard des
poetae noui*. Qu’il ait eu, dans le domaine littéraire
aussi, des préférences et des préventions, nul ne l’ignore ;
1. Outre le frgt du Limon étudié infra, p. 21 sqq., cf. Opt.
gen. orat., 2 Licet dicere et Ennium summum epicum poetam, si
cui ita uidetur, et Pacuuium tragicum et Caecilium fortasse comicum.
2. Tuse., III, 45 sq.
3. Tuse., II, 26 ; cf. infra, p. 60 sq.
4. Celles des poètes romains sont rassemblées dans le recueil
de W. Zillinger, Cicero und die altromischen Dichter, diss. in.
Erlangen, Würzbourg, 1911. Sur celles des poètes grecs, traduites
en latin par Cicéron lui-même, cf. infra, p. 54 sqq.
5. Q. fr. II, 9, 3 (févr. 54) Lucreti poemata, ut scribis, ita sunt:
multis luminibus ingenii, multae tamen artis; voir P. Boyancé,
Lucrèce et l'épicurisme, Paris, 1963, pp. 22-26 — bibliogr.
p. 332 sqq., à laquelle on ajoutera J. G. Préaux, Le jugement
de Cicéron sur Lucrèce, R. B. Ph. XLII, 1964, pp. 57-73 et
G. Jachmann, Lukrez im Urteil des Cicero, Athenaeum XLV,
1967, pp. 89-118.
6. Bibliographie considérable : avant E. Malcovati (p. 1, η. 1) et
E. Castorina (p. 3, η. 1), A. Gandiglio, Cantores Euphorionis, suile
relazioni ira Cicerone e i poeti délia nuova scuola Romana, Bologne,
1904 ; T. Frank, Cicero and the poetae noui, A. J. Ph., XL, 1919,
pp. 396-415 ; L. Alfonsi, Il termine νεότεροι in Cicerone, Mn.
4a Ser., II, 1949, pp. 217-223 ; J. H. Collins, Cicero and Catullus,
Cl. Journ. XLVIII, 1952, pp. 11-17, 36-41 ; puis L. Alfonsi, Su
Cicerone e i poetae noui, Aevum XXXVI, 1962, p. 319 ; H. Gurgel,
Cicero und Catuli, Latomus XXVI, 1967, pp. 686-688;
INTRODUCTION 3
que son attitude ait évolué avec le temps est naturel1
et nous apparaîtra bientôt. Il reste que, de l’enfance
à la vieillesse, les Muses ne cessèrent jamais d’exercer
sur lui leur séduction. Et quel admirateur des poètes
résiste à la tentation de les imiter ?
Encore sous-estimerait-on l’activité poétique de
Cicéron en ne voyant en elle qu’un violon d’Ingres. Dès
le début, et jusqu’à l’âge mûr, ce fut plus que cela.
Vers 90 av. J.-G., au moment où le jeune Arpinate
achève ses études, incertain encore de son avenir,
il· y a, dans les lettres romaines, une place de grand
poète à prendre. Lucilius est mort en 103 ; Accius,
très âgé — mais Cicéron put encore le rencontrer2 —
disparaîtra bientôt, vers 86... «le reste ne vaut pas
l’honneur d’être nommé »3. Conscient de ses dons —
on le disait capable d’écrire cinq cents vers en une nuit4
— Cicéron put se croire appelé, dès cette époque, qui
fut celle de ses premiers poèmes, à illustrer avec un
égal bonheur la prose et la poésie. Plutarque du moins
atteste que celle-ci ne fut pas la moindre de ses incli
nations5, et qu’il pensa longtemps être non seulement
le plus grand orateur, mais aussi le plus grand poète
J. Granarolo, L'œuvre de Catulle, Paris, 1967, pp. 230 sqq. ;
R. E. H. Westendorp-Boerma, Once more Catullus 49 and Cicero,
Giorn. It. di Fil. (in memoriam E. V. Marmorale), XXI, 1969,
t. II, pp. 433-436.
1. E. Castorina, Le tre fasi poetiche di Cicerone, Sicul. Gymn.,
VI, 1953, pp. 137-165.
2. Brut, 107.
3. Bien vu par G. B. Townend, in T. A. Dorey, Cicero, Studies
in Latin Literature and its influence, Londres, 1964/65, p. 110.
4. Plutarque, Cic. XL, 2 Τή δέ πρδς την ποίησιν εύκολία
παίζων έχρήτο. Λέγεται γάρ, δπηνίκα ρυείη πρδς τδ τοιοΰτον,
της νυκτδς έπη ποιεΐν πεντακόσια. Performances analogues de
Lucilius (Hor., Sal, I, 4,9 sq.), d’Archias (Gic., Arch. 18), et
même du médiocre Q. Cicéron (Cic., Q. fr. III, 5, 7), en attendant
Stace (Silu. I, praef.). Virgile était beaucoup plus lent (Quint.,
X, 3, 8).
5. Plut., Cic. II, 3 έρρύη πως προθυμότερον έπι ποιητικήν.
4 INTRODUCTION
romain1. En 60 encore, il n’hésita pas à célébrer en vers
les hauts faits de son consulat, puis, en 57/54, les
vicissitudes de son exil et les campagnes britanniques
de César — fin lettré lui aussi, dont il attend avec
quelque inquiétude le jugement1 2. Enfin, dans ses
derniers traités, Tusculanes, De natura deorum, De
diuinatione, il n’aura pas de scrupules à insérer, à côté
de citations, nombreuses mais assez brèves, d’Ennius
ou d’Accius, soit des traductions latines faites par lui
d’Homère et des Tragiques grecs, soit même de larges
et complaisants extraits des Aratea ou du De consulatu
suo3. En quoi Cicéron révélait indiscrètement sa préten
tion de rivaliser avec les plus grands. Plus que la valeur
propre des œuvres, la satisfaction excessive affichée
par leur auteur — faiblesse commune à tous les poètes,
note-t-il quelque part4, en guise d’excuse peut-être —
fut sans doute à l’origine des brocards que les contem
porains et la postérité ne ménagèrent pas à ces poèmes.
I. L’ŒUVRE POÉTIQUE DE CICÉRON5
Dans cette activité qui se prolongea, nous l’avons dit,
de la prime adolescence à la vieillesse, il convient de
distinguer non pas deux périodes, comme le suggérait
M. Grollm (o.c., p. 3), mais plutôt, avec E. Castorina
(o.c.), trois.
1. Ibid., 4 Προϊών δέ τφ χρόνω καί ποικιλώτερον άπτόμενος
της περί ταΰτα μούσης, £δοξεν ού μόνον ρήτωρ, άλλά καί ποιητής
άριστος είναι 'Ρωμαίων. Cf. Dion Cass., XLVI, 21, 4.
2. Cf. infra, p. 36, n. 2.
3. Sur cette différence de longueur des citations, suivant
qu’elles sont ou non de Cicéron, cf. déjà G. Boissier, Le poète
Attius, Paris, 1857, p. 34 ; J. Soubiran, Accius ou Cicéron, R. Ph.
XLIV, 1970, pp. 257-273.
4. Tuse. V, 63 Adhuc neminem cognoui poetam (...) qui sibi
non optumus uideretur. Sic se res habet: te tua, me delectant mea.
5. Les deux études les plus détaillées et les plus complètes
sur le sujet sont : M. Grollm, De M. Tullio Cicerone poeta (Particula
INTRODUCTION 5
A. Les poésies de jeunesse
Les premiers essais du jeune Cicéron témoignent — la
critique est unanime à le souligner — d'un goût très
vif pour l’inspiration érudite et mythologique chère
aux Alexandrins. Cicéron précurseur de ces poelae noui
qu’il évoquera plus tard en formules aigres-douces,
le paradoxe ne manque pas de sel. Et pourtant...
La première œuvre dont nous
Pontius Glaucus « Λ 7
ayons connaissance, grâce au seul
Plutarque1, est un « petit poème » en tétramètres
trochaïques2 intitulé Pontius Glaucus, que Cicéron
aurait composé « encore enfant » — entre douze et
quinze ans (95-90 av. J.-G. ?). Aucun fragment n’en
subsiste. On a jadis supposé, en se fondant sur l’emploi
de ce mètre dramatique, que Cicéron avait adapté
tout ou partie du Γλαύκος perdu d’Eschyle ; mais
M. Grollm (o.c., p. 5) écarte avec raison cette hypothèse,
qui s’accorde mal avec le terme de ποιημάτων employé
par Plutarque, et qui ferait d’un παΐς l’émule du poète
tragique le plus obscur et le plus difficile. En fait, le
mètre trochaïque s’explique par la tradition littéraire
romaine qui, au ue s. av. J.-G., ne le réservait pas à la
scène : Lucilius, Porcius Licinus, Sueius l’ont utilisé
dans des poèmes de contenus variés. Quant à Glaucus,
devenu dieu marin à la suite d’une métamorphose,
amoureux de Scylla et d’Ariane, il est par excellence
/.· De inscriptionibus, de argumentis, de temporibus singulorum
carminum), diss. in. Kônigsberg, 1887 ; K. Büchner, s. v.
M. Tullius Cicero, P. W. ΙΡθ R., VII (1949), col. 1236-1267.
1. Cic. Il, 3 Καί τι και διασώζεται ποιημάτων έτι παιδδς αύτοΰ
Πόντιος Γλαύκος έν τετραμέτρω πεποιημένον.
2. Ou plutôt en septénaires trochaïques : le tétramètre hellé
nisant, avec pieds impairs obligatoirement purs, n’est pas apparu
à Rome avant l’époque d’Auguste (L. Müller, De re metrica2,
p. 84 sq.).
6 INTRODUCTION
un héros alexandrin1 : Gallimaque déjà s’en était avisé1 2 ;
bientôt à Rome, un des νεότερο^3, Q. Cornificius (mort
en 42 av. J.-C.) reprendra le même sujet4 sous forme
d’épyllion, en attendant la version ovidienne des
Métamorphoses (XIII, 904-968 ; XIV, 1-69). Sur l’œu-
vrette de Cicéron, probablement imitée d’un original
grec, il est impossible de donner d’autres précisions —
sinon que, quoi qu’on en ait parfois pensé5, elle était
sûrement écrite en latin, non en grec (singularité que
Plutarque aurait notée).
NUus Ce titre — il ne reste pas autre
chose — est connu par une notice de
l’Histoire Auguste. Le biographe de Gordien I (159-
238), Julius Capitolinus6, signale que le futur empereur,
dans sa jeunesse, s’était amusé à refaire, en un style
plus moderne, tous les poèmes de Cicéron — suit une
liste de titres, incomplète, à la vérité7, dont nous
retrouverons les autres éléments chemin faisant, et
qui se clôt par la mention et Nilum. Comme ce titre
était par ailleurs inconnu, on a jadis tenté diverses
1. O. Ribbeck, Histoire de la poésie latine jusqu'à la fin de la
République, trad. E. Droz-A. Kontz, Paris, 1891, p. 371.
2. Un Γλαύκος dont il ne reste rien lui est attribué (E. Cahen,
Callimaque, éd. des Belles-Lettres, p. 19).
3. Cf. Catulle, XXXVIII.
4. Cf. Ovide, Tr. II, 436. Un fragment (transmis par Macrobe,
Sat. VI, 5, 13) dans les Fragmenta Poetarum Latinorum de
W. Morel, p. 90. Voir aussi H. Bardon, La littérature latine inconnue,
Paris, 1952, t. I, p. 356.
5. Fr. Leo, Die romische Poesie in der sullanischen Zeit, Hermes
XLIX, 1914, p. 194 ; G. B. Townend, o. c., p. 132, n. 3 ; contra
K. Büchner, o. c., 1236 sq.
6. Gord, très, III, 2 (éd. H. Peter2, II, Leipzig, 1884, p. 31)
Adulescens cum esset Gordianus (...) poemata scripsit quae omnia
exstant, et quidem cuncta illa quae Cicero, id est Marium et Aratum
et Halcyonas et Vxorium et Nilum. Quae quidem ad hoc scripsit,
ut Ciceronis poemata nimis antiqua uiderentur.
7. On comprend d’ordinaire que Gordien adulescens a refait
tous les poèmes de Cicéron adulescens, quoique Julius Capitolinus
ne le dise pas expressément. Nous reviendrons sur ce point à
propos du Marius (cf. infra, p. 45, n. 3).