Table Of ContentREVUE DE PSYCHANALYSE
FRANÇAISE
PUBLICATION OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS
Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale
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rapports du Congrès des Psychanalystes de langue française :
France : 340 F — Etranger : 380 F
Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la
Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.
Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises
que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.
Cliché couverture :
Sphinx ailé
(VIe s. av. J.-C.)
Metropolitan Museum
of Art
MYTHES
de Deauville
Colloque
octobre
24-25 1981
René
DIATKINE, Avant-propos 691
Nicole Héraklès : le surmâle et le
LORAUX, féminin 697
Jean RUDHARDT, De l'inceste à la mythologie grecque 731
Nadine AMAR, Il ne faut pas fermer les yeux 765
Simone Médée
BÉCACHE, 773
Jean BERGERET,Non-dit d'un mythe et non-dit d'un colloque.. 795
André BROUSSELLE,Le barbare et l'endogamie 801
Monique COURNUT-JANIN, Variations sur la Médée d'Euripide 805
Gilbert Le : traducteur de ou
DIATKINE, psychanalyste mythes
amateur ? 811
anthropologue
Olivier FLOURNOY, Entre l'histoire et le mythe : le complexe.. 819
Jean GUILLAUMIN, Connaissance mythique et mythe du savoir.. 823
Notes sur la des
Jean-Pierre LAUZEL, fonction mythes 839
Ruth Plaisir du
MENAHEM, mythe 847
Marie-Thérèse NEYRAUT-SUTTERMAN, Héraclès et l'épilepsie... 851
Nicos NICOLAÏDIS, Du meurtre du savoir et de l'inceste (question-
nements et
ambiguïtés) 857
Francis de la mère dans la
PASCHE, Aspects archaïque mythologie 867
Ilana Misère ou divinisation l'inceste
SCHIMMEL, par 879
Thérèse TREMBLAIS-DUPRÉ, Littérature et inceste 883
Paulette WILGOWICZ, Un mythe de création : le Golem 887
RFP 25
RENÉ DIATKINE
AVANT-PROPOS
le lecteur de des rêves trouve les
Quand L'interprétation premières
références à OEdipe-Roi et à Hamlet, au décours du chapitre traitant des
rêves typiques, à propos des rêves de la mort de personnes chères, il imagine
facilement l'aventure de Sigmund Freud quand ce rapprochement s'est
imposé à son esprit. Sophocle lui fournissait — ou plutôt lui confirmait —
par la réplique de Jocaste, l'interprétation de sespropres rêves. La tragédie
grecque témoignait de la pérennité et de la généralité des rêves incestueux
—
et des forces obscures qui les sous-tendent. Cette rencontre prenait un
à la lumière des théories de la sexualité
relief particulièrement significatif
infantile, en pleine élaboration au même moment. Le héros avait réalisé
et inceste sans savoir ce le dont il
parricide qu'il faisait, poussé par destin,
ne reconnaissait pas les effets, malgré les avertissements de l'oracle et ses
propres capacités à déchiffrer les énigmes, alors qu'il fuyait Corynthe pour
ne pas accomplir de tels actes. On ne pouvait imaginer plus saisissante
illustration de la théorie naissante de la névrose et de l'inconscient en
général.
On sait tout ce que la psychanalyse doit à l'art, doit à l'étude des
et des Freud n'aurait découvert l'in-
mythes religions. probablement pas
conscient et les fantasmes originaires si son intérêt avait été limité à l'ana-
tomie et à la La connaissance de l'inconscient
pathologique pharmacologie.
induit à son tour une vision, une écoute ou une lecture nouvelles, sans que
autant soit très clairement le bon de la
pour défini usage psychanalyse
appliquée.
La confrontation de disciplines différentes est toujours stimulante, mais
elle nécessite un minimum de A de lectures
précautions. partir incomplètes
ou d'échanges distraits, il est toujours fâcheux d'imaginer les connaissances
voisines en se saisissant de ce ses et
qui paraît confirmer propres hypothèses
en n'accordant au reste qu'un intérêt mineur. Freud s'est parfois servi des
théories du moment pour illustrer sa propre pensée, et il s'est parfois pris
au jeu, tout en sachant que c'en était un, tout en reconnaissant que ces
Bev. franc. Psychanal., 4/1982
692 René Diatkine
n'étaient la solidité de
superstructures pas indispensables pour l'édifice
Totem et Tabou ou Moïse et le Monothéisme se lisent
théorique. aujour-
d'hui comme des dont le sens est
paraboles purement métapsychologique.
Ces textes illustrent des dans l'évolution de la
étapes importantes pensée
psychanalytique.
Des avec des et des théoriciens des disci-
dialogues répétés praticiens
voisines nous sont ne serait-ce remettre en
plines indispensables, que pour
cause et réélaborer nos sur ce est établi ou discuté
propres fantasmes qui
ailleurs. années avoir une rencontre d'un soir avec
Quelques après organisé
M. Detienne, la Société psychanalytique a invité, pour son Colloque annuel
de deux éminents de la Nicole
1981, spécialistes Mythologie grecque.
Loraux a traité d'Héraklès et de la Rudhardt de l'inceste
féminité, Jean
dans la et la civilisation Ils nous ont l'un et
mythologie grecques. parlé
l'autre avec la leur est dans la est la leur.
rigueur qui propre, langue qui
Et ainsi ils nous ont donné à
beaucoup penser.
Les mythes sont le produit d'une élaboration collective, tant dans leur
histoire la reculée dans leur transmission. Le individuel
plus que psychisme
a sans cessedes matériaux à ce travail de la cité ou du
apporté peuple,
mais ces éléments ont été soumis à un traitement aussi bien
compliqué,
devenir un récit commun aux nécessités sociales et
pour que pour répondre
historiques du groupe. Aussi ne doit-on pas perdre de vue que mythes et
à deux univers de connaissance
productions psychiques appartiennent
même si ces dernières sont aussi communes aux hommes d'une
différents,
certaine culture les et le Il
que fantasmes originaires complexe d'OEdipe.
est concevable les ou les soit leur
cependant que mythes religions, quel que
contiennent des à individu
déterminisme, dispositions permettant chaque
de trouver, dans son appartenance au groupe, des moyens de lutter contre
et d'élaborer sa il de s'exclure du
l'angoisse dépression. Sinon, risque
en se en s'isolant ou en délirant. Chacun doit vivre en
groupe suicidant,
sachant qu'il va mourir, et il ne peut sereprésenter sa propre mort, pas plus
n'est en rêve. Tout ce est une survie
qu'elle figurable qu'il peut imaginer
mineure, comme dans les Enfers de l'Odyssée, une résurrection ou une
renaissance. Chacun sait ses limites sont la de sa
que propres garantie
—
existence et de sa continuité mais ces limites le
propre propre séparent
—
à de d'amour restera autre. Le
jamais l'objet qui toujours fantasme
ne se réduit chez à une
d'enfanter pas, l'homme, simple représentation
d'un instinct de mais est aussi le de la
psychique reproduction, produit
contradiction entre le désir de et altérité. La
possession l'indispensable
des sexes les limites en L'ambivalence
différence transforme incomplétude.
de l'investissement maternel rend nécessaires tant le de la
déplacement
Avant-propos 693
haine et de la crainte sur un tiers la construction des concer-
que fantasmes
nant les échanges entre parents. Du moins en est-il ainsi dans les civilisations
comportant une certaine forme d'organisation familiale. Les interdits les
plus angoissants font partie des processus défensifs les plus nécessaires pour
continuer à désirer, c'est-à-dire à vivre. Bien avant l'ère psychanalytique
et la connaissance d'un inconscient orientant la vie ses
psychique par
exigences contradictoires, les hommes savaient qu'ils n'étaient pas maîtres
de leur destin, et que les événements de leur vie étaient influencés par des
forces échappant à leur conscience et à leur volonté. De nombreusesfigura-
tions ont le vide de la de
mythiques rempli représentation l'inconscient,
l'homme étant le jouet du destin, des Parques, des malédictions, des
etc. Entrant dans un avec les mêmes
philtres, rapport d'opposition exigences
psychiques que nos pulsions, les forces extérieures mythiques constituent
un matériau de choix les rendre
pour figurables.
Parmi toutes les fonctions de la communauté, celle par laquelle ses
membres se reconnaissent à la mise en activité de
grâce processus défensifs
communs est loin d'être avec comme la haine ou
négligeable, contrepartie
le ceux n'ont la même ou n'observent
mépris pour qui pas origine mythique qui
—
les mêmes rites. La continuité de l'identité individuelle
pas étayée par
à une communauté de transmettant ce racontent
l'appartenance croyance que
—
les anciens et ce racontaient les ancêtres est nécessairement
que complétée
le thème inverse de ou de ces
par perte définitive temporaire l'identité, que
soient les de ou
ruptures représentées par métamorphoses l'Antiquité par
les des contes de
transformations magiques fée.
Personne ne se d'une
aujourd'hui peut satisfaire formulation superficielle,
qui postulerait que les religions et les mythes ont « emprunté » leurs thèmes
aux théories sexuelles et aux des L'interaction individu-
fantasmes enfants.
culture ses dès les de la vie. Ce nous
produit effets premiers jours que pouvons
de du individuel dans l'histoire des
supposer l'apport psychisme croyances
collectives ne le stade de Par
dépasse guère généralités peu productives.
contre les entre les éléments de chacun de ces et les
correspondances systèmes
sont du intérêt le
différentes formes d'angoisse plus grand pour psychana-
Notre d'étude est bien l'homme devant les et les
lyste. objet mythes religions,
aussi bien que le lecteur, le spectateur, l'amateur de musique ou de peinture
—
et c'est bien cela et à
pour que Sophocle Shakespeare apparaissent propos
des rêves de la mort de chères. Si la structure est
personnes significative
constituée le entre deux termes sa
par rapprochement hétérogènes, pertinence
—
renvoie à du lecteur et non à la
(éventuellement) l'auto-analyse
de l'auteur. L'oeuvre d'art à son auteur à
psychanalyse-fiction échappe
du moment où elle travaille dans un d'inconnus
partir public anonymes,
René Diatkine
694
à leur mais leur Le cas
qu'elle fait associer, insu, pour plaisir. particulier
du des découvertes nouvelles sur son incons-
psychanalyste, qui fait propre
cient, au risque d'en perturber son plaisir, ne fait que confirmer cette façon
de voir.
C'est aussi l'individu devant le est
mythe qui implicitement objet
d'étude la Dans les Sociétés de il est
pour psychanalyse. psychanalyse,
de discuter des anciens de actuelles.
parfois plus facile mythes que religions
Ce n'est l'écroulement du dernier Vienne
qu'après rempart qui protégeait
—
contre le nazisme que Freud, à la fin de sa vie, a publié son Moïse et
l'on ne s'arrêtera de sitôt de méditer sur la du livre.
pas préface
Etre un d'étude la être d'inter-
objet pour psychanalyse signifie objet
et revenir aux rêves c'est bien de
prétation pour typiques, l'interprétation
ses rêves a à Freud une nouvelle lecture de
propres qui permis Sophocle
et de est le statut de ce mode de travail et
Shakespeare. Quel particulier
est-il hors de la relation ? La de
transposable psychanalytique légitimité
la des l'on à cette
psychanalyse appliquée dépend réponses que fera question.
n'est donner une exhaustive ou
Interpréter pas explication étiologique,
réductrice. Dans la c'est donner un nouveau
pratique psychanalytique,
sens à ce que dit le patient, en fonction de ce qu'il a dit avant, par le jeu
des associations et du du Celui-ci établit
système conceptuel psychanalyste.
des liens inconnus du entre des éléments lui sont à des
patient, qui familiers
La connaissance de l'inconscient se construit tant à
degrés différents. partir
des tensions et des lacunes du texte de l'écart entre
manifeste qu'à partir
du et celui de Le nouveau sens est
l'arrangement patient l'analyste. plus
cohérent et tend à restaurer la continuité bouleversée et
psychique, frag-
mentée le Restituer ce les lacunes
par refoulement. qui fait défaut, expliquer
ne d'être d'abord le des contre-
manque pas désagréable. Malgré poids
investissements et à travers les de l'élaboration inter-
processus dénégation,
son tour le ait
prétative transforme l'interprétation pour qu'à patient
intérêt à la sienne et ainsi sa unité. L'élaboration
faire augmente propre
—
une double déconstruction de la version du
interprétative suppose
—
et de initiale à de se
patient l'interprétation partir laquelle l'on peut faire
une certaine idée de l'histoire du
psychique sujet.
En d'étude est C'est avec lui-même
psychanalyse appliquée, l'objet fixe.
en utilisant des données ne dans
que l'interprète négocie, qui changent que
la compréhension qu'il en a. Combler les lacunes du texte, interpréter ce
n'est dit mais rend le texte est alors
qui pas qui plus compréhensible tentant,
au de scandaliser ceux ne considèrent comme vrai ce est
risque qui que qui
ne montra-t-ïl la voie dans sa sur Don
vérifiable. Hoffmann pas fantaisie
Juan ? Il imagina, on s'en souvient, Dona Anna pleurant à l'entracte
Avant-propos 695
dans la loge du narrateur, parce que, de façon répétitive autant qu'inexo-
rable, l'homme qu'elle aimait allait mourir à la fin du deuxième acte. Ainsi
étaient réunis père et séducteur dans un même amour et une même mort
—
et les trois avatars féminins dans leur passion pour un objet commun.
Dans ce véritable travail du rêve, les limites de la scène disparaissent, et
c'est la cantatrice meurt la
qui après représentation.
Opposés aux mêmes forces inconscientes, rêves, fantaisies et mythes
ont avec elles un leur est Nul ne doit se
rapport métaphorique qui propre.
scandaliser si la utilise ceux-ci mieux
psychanalyse pour représenter
ceux-là.
NICOLE LORAUX
HÉRAKLÈS :
1
LE SURMÂLE ET LE FÉMININ
Pour Laurence Kahn
«Tu es né pour la valeur virile qui est l'honneur
de l'homme, l'arètè ; tu dois la conquérir, elle ne
s'achète qu'au prix de la vie. »
WILAMOWITZ.
«Il y a un sanctuaire dédié au mortel à l'aspect
féminin (thèluprèpès phôs), sans doute Héraklès. »
Th. WIEGAND2.
Entre les et la entre les et le
mythes psychanalyse, psychanalystes
mythe, le rapport serait d'intimité, et la formulation du binôme « mythe
et » irait de soi un s'il est vrai lui
psychanalyse pour analyste, qu'il
appartient de se sentir, selon la formule d'André Green, « chez soi »
dans la mythologie, surtout lorsqu'elle est grecque 3. Mais il y a toujours
un troisième larron pour se glisser dans les intimités trop heureuses,
et en l'occurrence il revient à l'historien de d'être ce
l'imaginaire
troisième terme, parce que ni d'un côté ni de l'autre il ne trouve vraiment
sa place, sauf bien sûr à se ranger sans coup férir du côté du mythe,
voire dans le en le titre de comme le
mythe acceptant mythologue,
lui suggère le psychanalyste. Admettons qu'il hésite à le faire, pour
1. Je tiens à remercier la Société psychanalytique de Paris de m'avoir offert l'occasion de
confronter, à propos du mythe, les questions des psychanalystes et celles des historiens de l'imagi-
naire. En écrivant ce texte, j'ai tenu à lui conserver la forme qui fut la sienne dans sa version
orale, celle d'une adresse.
2. Citation de WILAMOWITZ résumant le sens de la geste d'Héraklès pour l'homme dorien
(Euripides Herakles, II (1888), réimpr., Darmstadt, 1969, p. 41 ; j'en emprunte la traduction à
H. WEH., Journal des Savants, 1890, p. 203) ; citation de Th. WIEGAND, Didyma, II, Berlin,
1958, p. 301, commentant l'inscription n° 501.
3. Voir Le mythe : un objet transitiortnel collectif, dans Le Temps de la réflexion, 1 (1980),
ainsi que OEdipe, Freud et nous, à paraître.
Rev. franc. Psychanal., 4/1982